—Oui, je vous plains, interrompit madame de Seldorf, de vous laisser séduire par les artifices d'une femme qui ne pouvait plus tromper personne… d'une femme qui…

—Arrêtez, n'insultez pas celle à qui vous devez votre estime, celle que je vous ai entendue défendre avec raison contre la calomnie, l'envie et tous les vils sentiments dont vous êtes incapable. Ne vous joignez pas aux méchants qui la poursuivent, ou je vous fuirai comme eux.

En disant ces mots, Adolphe marcha vers la porte.

—Ah! pas encore, s'écria madame de Seldorf, se repentant d'avoir ranimé le courage d'Adolphe, en froissant chez lui un sentiment généreux. Ne m'abandonnez pas sans m'avoir rassurée sur votre avenir, sur votre bonheur! Moi seule, peut-être, sais à quels succès vous pouviez prétendre, à quelle réputation vous pouviez atteindre. Où trouverez-vous l'esprit qui vous sortait de votre indifférence, de votre paresse? la pensée active qui fécondait la vôtre, l'ambition qui s'initiait à tous vos rêves, qui vous eût aidé à les réaliser! Ah! je le sens; le jour qui va nous séparer, nous sera également funeste! et c'est ce qui rend ma peine si déchirante; car le ciel m'en est témoin, si votre gloire, votre bonheur exigeaient ce cruel sacrifice, je l'accomplirais, sans même vous laisser voir ce qu'il me coûte; mais être immolée à un sentiment dont vous rougirez bientôt, me sentir brisée par une main qui ne vous rendra jamais les biens que vous méprisez aujourd'hui, vous perdre, lorsque vous êtes l'unique pensée de mon coeur, l'inspiration de mon esprit, le mobile de toutes mes actions! Vous perdre, Adolphe! et dans quel moment encore?

Il y avait tout un avenir dans cette restriction, car le deuil de la baronne touchait à sa fin. C'est accompagnés d'un torrent de larmes que ces derniers mots avaient été prononcés. Adolphe, surpris, ému de se voir tant aimé, sans force contre le désespoir qu'il causait, ne pensait qu'à le calmer par les promesses d'un dévouement sans bornes.

—Vous le voulez, disait-il inspiré par la pitié, par la gloire d'inspirer tant d'amour à cette femme supérieure, vous le voulez, eh bien, soit! je serai perfide, infâme, je mériterai pour vous les noms les plus odieux; mais que vos larmes cessent d'inonder mon coeur; revenez à vous, revenez à moi!

En parlant ainsi, Adolphe serrait dans ses bras madame de Seldorf, qui, suffoquée par la douleur et par la joie, semblait prête à perdre connaissance.

Les esprits francs sont les plus crédules. De bonne foi dans leurs illusions, ils sont les derniers à les reconnaître. Madame de Seldorf, fière de reconquérir sa puissance sur Adolphe, ne doutait pas qu'il ne fût capable de sacrifier ses plus grands intérêts au désir de la conserver, et M. de Rheinfeld trouvait dans sa raison, dans son respect pour les convenances, pour l'opinion, l'excuse de ses torts et la consolation de ses regrets, tous deux, ravis de se tromper, ne se quittèrent qu'après s'être juré de se consacrer pour jamais au culte de leur ancien amour, de ce fantôme qui devait s'évanouir au premier souffle de l'égoïsme.

XXXIX

De retour chez lui, Adolphe, se méfiant de sa faiblesse, voulut s'ôter tout moyen d'y succomber. Soutenu dans sa résolution par l'impression qui lui était restée de la manière avec laquelle M. de Savernon s'était emparé d'Ellénore, au moment où la douleur de voir mourir son amie l'avait fait tomber mourante elle-même dans les bras d'Adolphe, il écrivit à Ellénore comment cet acte impérieux l'avait subitement éclairé sur des droits qu'il reconnaissait être plus sacrés que les siens. Fort de cette abnégation de lui-même, il fit une peinture de ce qu'elle lui coûtait d'autant plus éloquente qu'elle était vraie; jamais l'image d'Ellénore ne lui était apparue plus belle qu'en cet instant où il se résignait à la fuir; jamais la pensée de l'offenser et de l'affliger ne l'avait glacé de tant de terreur; jamais la joie d'être aimé d'elle ne l'avait plus enivré; et cependant à travers ses expressions brûlantes, ses protestations d'un amour sincère et passionné, on devinait un parti pris, un adieu définitif, un de ces arrêts de la vanité qui condamnent l'amour aux pleurs à perpétuité.