Adolphe lut et relut plus d'une fois ces lignes, sans s'expliquer comment le secret, qu'il croyait enseveli dans son coeur et dans celui d'Ellénore, avait pu parvenir jusqu'à la personne dont il devait le plus troubler la vie. Un soupçon défavorable à Ellénore s'éleva dans l'esprit d'Adolphe; il pensa que, dans le triomphe qu'elle se flattait à bon droit d'avoir remporté sur lui, elle avait cédé au plaisir de confier ses sentiments, ses espérances, ses projets, à un ami qui pourrait lui servir de guide dans ces graves circonstances, et l'aider surtout à ménager l'amour-propre et la jalousie de M. de Savernon. Il présuma que M. de Panat, effrayé des scènes violentes que devait amener l'aveu public de l'amour d'Adolphe et d'Ellénore, et de la double rupture qui devait s'ensuivre, avait cru bien faire en armant contre cet amour le ressentiment de ceux qu'il désespérait. Cette supposition, toute blessante qu'elle fût pour la dignité d'Ellénore, s'établit dans l'esprit d'Adolphe; il l'accusa de tout ce que le retour de madame de Seldorf allait lui faire souffrir, des justes reproches qu'il lui faudrait endurer, et finit par se dire que s'il succombait à l'indignation, au dévouement, à l'éloquence d'âme de madame de Seldorf, Ellénore n'en devait accuser qu'elle, et qu'en le livrant aux tendres injures, aux larmes d'une femme qui avait tant fait pour lui, c'était mettre son héroïsme et son inconstance à une trop grande épreuve.
XXXVIII
Il n'est pas nécessaire de confier son amour pour l'apprendre à tout le monde. Les indifférents le devinent aux efforts qu'on fait pour le cacher, et les intéressés le sentent avant de l'avoir remarqué. De là vient que chacun en parle à sa guise, sans ménagement comme sans indiscrétion. Les gens bien appris ont soin de garder le silence sur ces sortes d'intérêts devant les personnes qui peuvent s'en affliger; mais les étrangers, les étourdis que le plaisir du bavardage entraîne à mille inconséquences, sont les colporteurs ordinaires des aventures ou des conjectures dont la société s'amuse. C'est par ces derniers que madame de Seldorf avait appris le futur mariage de M. de Rheinfeld avec une certaine madame Mansley, qui n'était, disaient-ils, ni fille, ni femme, ni veuve, mais qui avait si bien manoeuvré qu'elle avait persuadé à l'homme le plus spirituel de France qu'il fallait passer par le sacrement pour arriver jusqu'à elle.
La malveillance des salons allait si loin contre la pauvre Ellénore, que la baronne ne soupçonna pas Adolphe d'une extravagance si généreuse, d'un dévouement si impardonnable; mais sachant qu'il y a toujours quelque chose de vrai dans une nouvelle fausse, et qu'il vaut mieux combattre l'infidélité de près que de loin, elle se décida aussitôt à venir au secours d'Adolphe, s'il était en péril, ou à s'affranchir de toute inquiétude, s'il était encore digne d'elle.
L'explication que venait chercher madame de Seldorf ne pouvait s'éluder, et Adolphe, toujours courageux contre l'inévitable, avait résolu de se rendre chez elle aussitôt qu'elle arriverait. Préparé à subir les injures amères d'un amour-propre blessé, il se proposait d'y répondre avec toute l'humilité et le calme d'un coupable résolu à persévérer dans son crime; et d'autant plus ferme dans sa résolution, qu'elle devait, pensait-il, n'apporter que bien peu de changement à une liaison devenue presque fraternelle. Cet attachement fondé principalement sur des rapports d'esprit, alimenté par des succès, mais attiédi par le manque d'obstacles, par la sécurité attachée à l'idée de se savoir nécessaires l'un à l'autre, avait pris un caractère si raisonnable, qu'il semblait à l'abri de tous les dépits, de tous les emportements d'une passion naissante. Adolphe ignorait le lustre dont se pare tout à coup un amour éteint, à l'idée d'une trahison, ou plutôt à la seule crainte de voir passer sous l'empire d'un autre le sujet qu'on n'aime plus. Il devait l'apprendre de madame de Seldorf.
Pour mieux se convaincre de la facilité de répondre à tout ce qu'elle allait lui dire, Adolphe se donne les airs d'une assurance à toute épreuve. Il monte légèrement l'escalier qui conduit à l'appartement de la baronne, s'informe de ses nouvelles aux gens de la maison, demande si elle a fait un bon voyage, et tout cela d'un ton à prouver sa joie de la revoir. Mais cette gaieté feinte s'abat tout à coup à l'aspect de la pâleur de madame de Seldorf, et des traces qu'a laissées sur son visage la torture d'une crainte invincible, accompagnée de réflexions douloureuses. L'idée de traiter légèrement l'intérêt qui produit un tel ravage, l'abandonne aussitôt: il reste interdit. Alors, voulant vaincre son émotion, il prend la main de madame de Seldorf pour la baiser respectueusement; elle la retire et dit:
—J'ai voulu savoir s'il était vrai qu'entraîné par un de ces caprices qu'on pardonne aux hommes lorsqu'ils ne font de mal qu'à nous, vous étiez au moment de lui sacrifier un attachement qui nous honore tous deux, que chaque jour rend plus sacré, et que vous ne pouvez rompre sans remords… Votre silence me répond assez, ajouta-t-elle d'une voix émue. Ah! c'est donc vrai! Hélas! tout en le disant je ne le croyais pas encore.
Et voyant qu'Adolphe cherchait quelques mots consolants à jeter sur sa douleur:
—Ne tentez pas de me tromper, poursuivit-elle, et ne craignez rien de mon ressentiment. Votre coeur est libre; en cessant de le captiver, j'ai perdu tous mes droits sur lui. Avant de vous enchaîner à une autre, peut-être voulez-vous savoir ce que je souffrirai, si vous me quittez; je l'ignore: il s'élève quelquefois des mouvements tumultueux dans mon âme qui sont plus forts que ma raison, et je ne serais pas coupable si de tels mouvements me rendaient l'existence tout à fait insupportable. Je sens quelquefois en moi comme une fièvre de pensées qui fait circuler mon sang plus vite. Je m'intéresse à tout, je parle avec plaisir, je jouis avec délices de l'esprit des autres, de l'intérêt qu'ils me témoignent, des merveilles de la nature, des ouvrages de l'art que l'affectation n'a pas frappés de mort. Mais, serait-il en ma puissance de vivre quand je ne vous verrai plus! C'est à vous d'en juger, Adolphe; car vous me connaissez mieux que moi-même. Je ne suis pas responsable de ce que je puis éprouver; c'est à celui qui enfonce le poignard à savoir si la blessure qu'il a faite est mortelle. Mais quand elle le serait, Adolphe, je devrais vous pardonner.
—Moi, vous inspirer de semblables pensées, s'écria M. de Rheinfeld; moi, vous faire tant de mal, non, c'est impossible. Rendez-moi plus de justice, je ne vaux pas de si nobles regrets. Et d'ailleurs, pourquoi nous affliger d'une séparation que rien ne commande; ne serai-je pas toujours votre ami, votre admirateur? les moments passés à vous applaudir, à vous adorer, s'effaceront-ils jamais de ma mémoire! Ah! ne m'accusez pas, plaignez-moi plutôt de n'avoir pu surmonter…