—Non… ma douleur ne me le permet pas… je ne pourrais… Mais je sais ce que votre repos, ce que l'honneur m'ordonnent, je m'y soumettrai… Adieu… Plus tard… je n'en aurais plus la force.
En achevant ces mots, M. de Savernon sortit précipitamment. Il laissa Ellénore aussi malheureuse que lui de la peine qu'elle venait de lui faire.
Elle avait prévu son emportement, le plaisir qu'il prendrait à injurier Adolphe, à lui prêter tous les torts, tous les crimes dont on accable le rival heureux, et elle s'étonnait d'éprouver la stupeur d'un coup inattendu. Au lieu du soulagement qu'elle avait espéré après un aveu si cruel, au lieu de ce contentement attaché à l'accomplissement d'un devoir pénible, elle s'étonnait d'être encore sous le poids de la crainte. En vain l'amour d'Adolphe la rassurait, en vain les échos de la fontaine du Chêne retentissaient à son coeur et lui rappelaient sans cesse les douces paroles qui l'enchaînaient pour la vie à celui qui l'aimait, une terreur secrète se mêlait à tous ses rêves.
D'abord, elle expliqua sa profonde tristesse par les regrets que lui laissait la perte de sa spirituelle amie, par le vif chagrin qu'elle ressentit en apprenant le brusque départ de M. de Savernon pour l'Espagne. Pourtant ce départ la tranquillisait sur plusieurs points; mais l'idée que le malheureux s'expatriait pour n'être pas témoin de l'amour qu'elle avait pour un autre, de l'union qui devait en résulter, lui causait un attendrissement d'autant plus douloureux qu'il s'y joignait quelques reproches personnels et un sentiment vague de l'abandon où cette séparation allait la plonger. Enfin, sa situation n'était plus incertaine. Toute délibération devenait inutile; et, comme son courage ne l'avait jamais trahie dans aucun de ses revers, Ellénore prit confiance en sa destinée. L'impossibilité d'y rien changer lui donna la force d'attendre avec calme les événements qui la fixeraient, et, ne pouvant plus rien pour son bonheur, elle s'imposa l'espérance.
Pendant ce temps que faisait, que pensait Adolphe? Oserais-je le dire? Pourra-t-on croire à tant de faiblesse dans un caractère noble, à tant de petites combinaisons dans un esprit supérieur, à tant d'inconséquences, d'hésitations dans un coeur passionné? Lui seul peut donner l'idée de lui-même.
«Il y avait dans ce besoin de me faire aimer, a-t-il écrit depuis, beaucoup de vanité, sans doute, mais il n'y avait pas uniquement de la vanité; il y en avait peut-être moins que je ne le croyais moi-même. Les sentiments de l'honneur sont confus et mélangés; ils se composent d'une foule d'impressions variées qui échappent à l'observation, et la parole toujours trop grossière et trop générale peut bien servir à les désigner, mais ne sert jamais à les définir. Presque toujours pour vivre en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs et en systèmes nos impuissances ou nos faiblesses; cela satisfait cette portion de nous qui est, pour ainsi dire, spectatrice de l'autre.—Quiconque aurait lu dans mon coeur en l'absence d'Ellénore, m'aurait pris pour un séducteur froid et peu sensible; quiconque m'eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi un amant novice, interdit et passionné. L'on se serait également trompé dans ces deux jugements: il n'y a point d'unité complète dans l'homme, et presque jamais personne n'est tout à fait sincère ni tout à fait de mauvaise foi.»
Cette profession explique toutes les contradictions, les innocents mensonges, les perfidies involontaires dont Adolphe se rendait coupable par faiblesse, par bonté. Oui, par bonté; car l'idée d'affliger même la femme qu'il avait cessé d'aimer, lui ôtait le courage de lui dire la vérité, il ne la disait pas davantage à celle qui régnait sur son coeur. Lui avouer que son empire servait encore de refuge à une pauvre exilée, c'était s'exposer à sa colère, peut-être même à son abandon; et cet homme si brave contre tous les coups du sort, contre toutes les fureurs des hommes, devenait tremblant, lâche, à la vue des pleurs d'une femme.
Après plusieurs jours consacrés à rendre les derniers devoirs à sa vieille amie, à surveiller l'accomplissement de ses dernières volontés, Adolphe méditait sur sa conduite envers Ellénore, et se demandait s'il pouvait sans crime, s'arracher à un lien devenu respectable; si l'amour qu'il ressentait pour elle était de force à braver l'opinion et tant d'autres obstacles, lorsqu'on lui remit une lettre de madame de Seldorf.
A la nouvelle de la mort de madame Talma, elle devait s'empresser de l'en consoler par de tendres condoléances, et Adolphe ouvrit cette lettre avec l'insouciance d'un homme qui sait d'avance ce qu'elle contient. D'abord il s'étonne d'y trouver si peu de lignes, et sa surprise redouble en lisant:
«J'apprends des choses que je ne veux pas croire, et sur lesquelles vous seul pouvez me rassurer. Aussi me verrez-vous arriver à Paris peu d'heures après cette lettre.»