—Pauvre amie! s'écria-t-elle, et un torrent de larmes s'échappa de ses yeux. Ce premier mouvement de sincère douleur accordé à l'amitié, Ellénore chercha parmi les expressions qui dépeignaient si vivement l'affliction d'Adolphe, un mot, un seul mot qui se rattachât à la décision qu'elle attendait. En vain elle cherchait à se convaincre du scrupule religieux qui empêchait Adolphe de lui parler de lui, en même temps qu'il lui écrivait pour ainsi dire sous la dictée de l'agonie. Elle approuvait sa retenue; elle reconnaissait dans l'abnégation d'un intérêt si puissant, ce respect pour la mort, ce bon goût qui se mêle, en France, aux événements les plus dramatiques. Elle se figurait Adolphe tout occupé des soins que réclamait la mourante, elle lui savait gré de lui avoir promis son retour. Elle cherchait à voir dans cette manière de disposer d'elle un commencement d'autorité conjugale. L'engager à revenir, n'était-ce pas pour lui jurer plutôt qu'il ne pouvait vivre sans elle? Eh bien, malgré tant d'espérances fondées, tant de probabilités si rassurantes, ce fut le coeur oppressé d'un poids insurmontable qu'Ellénore quitta la Suisse pour se rendre au dernier voeu de sa mourante amie.

Son séjour aux eaux avait été marqué par autant d'ennuis que de succès; plus sa beauté attirait les regards, plus on la citait, plus les femmes que son éloge importunait y mêlaient des mots injurieux sur l'éclat de ses aventures, et se promettaient de l'humilier chaque fois qu'elle tenterait de s'approcher d'elles. Mais Ellénore, ayant déjà subi l'impertinence des prudes galantes, ne s'y exposait plus, et la vie retirée qu'elle menait commençait à déconcerter les projets de séduction des uns et la méchanceté des autres, lorsque son brusque départ vint ouvrir un nouveau champ aux conjectures. On répandit le bruit qu'elle était partie pour faire courir après elle un des jeunes malades les plus élégants de la saison, à qui son admiration pour elle et sa qualité d'héritier d'un beau nom et d'une grande fortune devaient nécessairement attirer les bonnes grâces d'une femme qu'on supposait fort légère. Ainsi, dans une fausse position, on ne fait pas un mouvement qui ne blesse, pas une démarche qui n'ajoute une prévention de plus à toutes celles que la calomnie donne et que la crédulité accepte.

XXXVII

Se revoir après s'être tout dit, après s'être liés par des aveux plus que par des serments! Quel moment solennel! et combien cette solennité s'augmentait encore plus pour Ellénore et Adolphe du spectacle imposant de la mort s'emparant peu à peu d'une âme d'élite, d'un esprit supérieur; de la mort luttant avec toutes ses terreurs contre la résignation d'une douce philosophie. Nul remords, il est vrai, n'assombrissait ce front pâle, ce regard où l'esprit survivait; c'étaient les dernières lueurs d'un flambeau qui avait éclairé moins de fautes que de bonnes actions; mais nul espoir consolant, nulle vision céleste, ne voilaient à ses yeux presque éteints la profondeur de la tombe. Fière de son courage à mourir, à quitter les amis dont les pleurs inondaient sa couche funèbre, heureuse de revoir Ellénore, il semblait que madame Talma l'eût attendue pour rendre le dernier soupir. Il semblait que, confiante dans la bonté de Dieu, elle s'abandonnait, sans souci de l'éternité, au sort commun à tous les êtres. A cette époque, les prêtres, à peine rentrés dans l'exercice de leurs saintes fonctions, étaient en petit nombre à Paris, et peu de familles, encore tremblantes au souvenir des persécutions dont on accablait naguère les ministres du culte et ceux qui les protégeaient, osaient les appeler au secours des agonisants. On mourait sans prières; on ne s'endormait pas au bruit de la parole divine qui promet le ciel aux bonnes âmes, et la joie de se retrouver un jour à ceux qui ont beaucoup aimé. C'était une séparation déchirante, un adieu sans retour.

A ce cruel spectacle, Adolphe voit Ellénore pâlir et chanceler; il veut l'entraîner loin de ce lit de mort; mais au moment où, perdant connaissance, elle tombe sur le sein d'Adolphe, une main vigoureuse l'arrache de ses bras.

—On veut donc qu'elle meure là aussi? s'écria M. de Savernon en transportant Ellénore loin de cette chambre de deuil. Et il n'attend pas que les secours qu'on prodigue à Ellénore l'aient ranimée pour la mettre en voiture et la ramener chez elle.

Averti par le domestique qu'il envoyait sans cesse chez madame Talma pour s'informer de ses nouvelles, que madame Mansley s'était fait descendre, en arrivant à Paris chez son amie mourante, dans la crainte de perdre par le moindre retard la consolation de la voir encore et de lui prouver surtout son ardeur religieuse à satisfaire le dernier voeu de celle à qui elle devait tant, M. de Savernon, prévoyant l'effet de la vue de cette agonie sur Ellénore, avait vaincu toutes ses répugnances pour venir l'arracher lui-même aux angoisses d'un pareil moment. Cet acte d'un zèle éclairé, d'un intérêt touchant, révélait trop les droits de M. de Savernon à faire du despotisme, lorsqu'il s'agissait de secourir madame Mansley. Son audace à la protéger, à disposer d'elle, disait assez qu'elle était son bien et l'on devina à quel point cette déclaration tacite devait révolter l'amour et la fierté d'Adolphe.

Ellénore aussi le devinait, et trop loyale pour se conserver un dévouement qu'elle ne pouvait plus payer d'une affection sans rivale, elle prit le parti d'avouer à M. de Savernon la passion qu'elle avait combattue vainement. De violentes scènes suivirent cet aveu; il fallut toute l'autorité que ses malheurs donnaient à madame Mansley pour obtenir de M. de Savernon de ne pas aller défier ou tuer celui qu'il accusait de lui ravir son trésor sur terre.

—Encore, s'il était digne de toi ce sot républicain, disait-il dans sa colère; s'il était à la hauteur du mal qu'il me fait? Si ton bonheur devait être le prix de mon désespoir, je lui pardonnerais; mais ce que je souffre m'apprend ce qu'il te réserve. Je te vois déjà pleurant sa trahison, pleurant sur ta facilité à croire ses belles paroles, à te flatter que, prêt à recueillir les fruits de sa complaisance pour une femme qu'il n'aime plus, il te sacrifiera la fortune qu'il en attend, l'éclat que doit jeter sur lui une telle alliance, le parti qu'en peuvent tirer son esprit, son ambition, sa vanité politique? Malheureuse insensée! quoi, le souvenir de l'infâme trahison qui t'a perdue ne t'éclaire pas sur celle qui te menace? Comment ne pressens-tu pas qu'après avoir obtenu de toi la rupture qu'il te commande, le nouveau scandale qui te ferme la porte du peu de maisons qui te reçoivent, il se fera un droit du mépris qu'il t'attire pour s'éloigner de toi, pour te livrer sans appui, sans consolation, au remords d'avoir mérité les humiliations que la conscience de leur injustice t'avait fait braver jusqu'ici.

—Arrêtez!… c'est trop me punir de mon respect pour votre attachement, interrompit Ellénore, respirant à peine, effrayée par ce terrible oracle. Pourquoi me faire repentir d'avoir préféré subir la torture que vous m'infligez en ce moment au vil plaisir de vous tromper, ajouta-t-elle. Ah! s'il est vrai qu'un aveuglement incurable me pousse vers l'abîme; que le ciel m'ait condamnée malgré tout ce qu'il a mis dans mon coeur de bon, de pur, à souffrir tous les châtiments dus aux coupables, laissez-moi du moins la lueur d'espoir qui précède le supplice, prenez pitié de…