—Remplacer l'homme le plus ennuyeux du monde, interrompit Adolphe en riant: c'est très-flatteur, mais cela ne me fait pas l'effet d'un devoir.
—C'est bien mieux vraiment, dit Lemercier, c'est une ambition, un brevet de supériorité, un honneur; car si le premier mari d'une femme lui est ordinairement donné par le calcul ou les convenances, le second est toujours choisi par elle. La sotte le prend beau, l'avare le prend riche, la vaine le prend titré, la coquette le prend fat et crédule; la femme d'esprit seule le veut supérieur, et celui à qui madame de Seldorf fera le sacrifice de sa liberté sera mis par cela même au rang des hommes les plus spirituels et les plus aimables.
—On vous sait plus de droits qu'un autre à cet honneur-là, dit madame de Co… et le monde, ayant l'habitude de regarder comme fait ce qu'il est convenable de faire, vous félicite d'avance de l'heureux sort qui ne peut vous échapper.
—C'est par trop de zèle, reprit Adolphe; je pensais que les aristarques de salons, si impitoyables pour les sentiments romanesques, les intimités suspectes, et même les plus innocentes, respectaient encore la grande institution du mariage, et n'en médisaient qu'après la cérémonie. Je vois que rien n'est sacré pour nos moralistes de fantaisie; pourtant, ils feraient mieux d'améliorer leur destinée que d'arranger ou de déranger celle des autres.
Ces mots, dits sèchement, ne permirent pas de continuer à plaisanter Adolphe sur un sujet qu'il prenait tellement au sérieux; mais cette conversation, presqu'aussitôt interrompue qu'entamée, n'en laissa pas moins une profonde impression dans son esprit. Il considéra sous tous ses aspects la place que le monde lui assignait. Flatté dans son amour-propre, son ambition, sa gloire, il se demanda, pour la première fois, s'il était réellement libre de disposer de sa main; si elle n'appartenait pas à la femme dévouée qui s'était consacrée à lui en dépit de ses devoirs et du blâme de cette société d'élite, dont les suffrages, les applaudissements devenaient chaque jour plus nécessaires à son bonheur; s'il lui était permis, sans manquer à l'honneur, de rompre un lien que sa durée commençait à rendre respectable, et cela au moment même où ce lien pouvait être reconnu de Dieu et des hommes?
Si Adolphe avait pu avouer la véritable raison qui donnait tant de poids à ses scrupules, il se serait pris lui-même en horreur; mais qui ne s'est pas trouvé dans une de ces situations complexes où la passion, n'aveuglant qu'à moitié sur les inconvénients attachés au succès de ce qu'on désire, on accueille sans résistance les obstacles, les considérations, les moindres délicatesses qui peuvent servir de prétextes au retard, et même à l'anéantissement du projet conçu dans l'ivresse de l'événement le plus vivement attendu. Avec quel facile courage on sacrifie alors les intérêts de son coeur à ceux de son orgueil! Avec quelle bonne foi on est dupe des motifs qu'on se donne pour soumettre sa passion aux lois, aux exigences du code des salons. On pleure si sincèrement le bonheur qu'on se refuse! la femme qu'on immole à celle qu'on n'aime plus! Comment des regrets si déchirants, une douleur si amère laisseraient-ils le moindre doute sur la réalité, la profondeur de l'amour qui les cause? comment soupçonner d'un vil calcul, la résolution qui coûte de vraies larmes!
Cependant le tableau de tout ce qu'il lui fallait braver pour s'allier à une personne flétrie dans l'opinion, obsédait Adolphe en dépit de ses efforts pour en détourner sa pensée. La voix de l'expérience lui disait que les lois de la société sont plus fortes que la volonté des hommes; que les sentiments les plus impérieux se brisent contre la fatalité des circonstances et qu'on s'obstine en vain à ne consulter que son coeur; on est condamné tôt ou tard à écouter la raison. Ainsi, dominé tour à tour par le souvenir de madame de Seldorf, de ce qu'il lui devait, de ce qu'il en pouvait attendre; par l'amour que lui inspirait Ellénore, par la joie d'en être aimé, par toutes les agitations du regret et de l'espoir, Adolphe avait déjà composé dix lettres dans sa tête, sans en avoir écrit une seule ligne, tant il avait de peine à fixer ses idées. Il pensait qu'en retardant sa réponse, quelque événement viendrait la rendre plus facile, ou lui donner un moyen de l'éluder. C'est ce qui arriva.
Madame Talma, déjà gravement malade, tomba dans un état désespéré. Ne se faisant aucune illusion sur son danger, elle s'affligeait de mourir sans avoir recommandé ses enfants à sa meilleure amie; appelant Ellénore dans tous ses accès de fièvre, questionnant sans cesse Adolphe sur la possibilité du prompt retour de madame Mansley, enfin lui témoignant à toute minute ce désir des mourants auquel nulle volonté ne résiste.
Ce dernier désir d'une âme prête à s'envoler, Adolphe en le transmettant, ne pouvait y mêler un autre sentiment que celui de ses regrets. Comptant sur le coeur d'Ellénore pour apprécier sa discrétion, il s'étendit sur les détails touchants de cette mort prochaine, calme et résignée. «Je lui ai promis votre retour, écrivait-il, certain que cette espérance la ferait vivre quelques jours de plus. Puissiez-vous revenir à temps pour lui fermer les yeux, pour nous consoler tous deux en la pleurant ensemble.»
Cette lettre, renfermant une si triste nouvelle, qui pourrait peindre l'émotion d'Ellénore, lorsqu'on la lui remit, sa crainte de l'ouvrir, son pressentiment à la vue du cachet noir qu'Adolphe y avait mis comme pour préparer au chagrin qu'elle allait causer. Préférant les suppositions les plus pénibles à la réalité qu'Ellénore redoutait, elle considérait l'adresse de cette lettre et semblait vouloir en deviner le contenu au plus ou moins de fermeté dans la manière dont son nom était tracé. Plus son hésitation se prolongeait, plus sa respiration devenait difficile. L'habitude du malheur dispose à le prévoir, et c'est avec le même héroïsme qu'un brave marche à la mort, qu'Ellénore, préparée par son imagination à tout ce qui devait la désespérer, se décida enfin à lire la lettre.