—Ah! s'il est vrai, dit Adolphe en serrant Ellénore sur son soin, viens… suis-moi… Allons cacher notre bonheur loin de ceux qui l'empoisonneraient, loin des envieux qui ne sauraient ni le supporter ni le comprendre; dispose de moi, de mon avenir! Qu'est-ce qu'une vie entière pour prix d'un tel moment?…
—Grâce pour ma faiblesse, dit Ellénore d'une voix étouffée, en s'échappant des bras d'Adolphe. Songez à tout ce que renferment ces paroles, au ciel qu'elles ouvrent devant moi; et sauvez-nous à tous deux le tort de soumettre notre destinée à un instant de délire. Cette fièvre, dont je tremble autant que vous, cette félicité enivrante qui rend tous les obstacles vains, tous les sacrifices possibles, je n'en veux rien obtenir, rien de ce que la raison ou l'intérêt condamne. S'il est vrai que je sois pour vous ce que vous êtes pour moi, ajouta-t-elle avec dignité, s'il est vrai que votre avenir m'appartienne, que Dieu le consacre à réparer tous les maux, à effacer toutes les injures d'un sort injuste, barbare; s'il vous a choisi parmi ses anges pour être mon protecteur, ma providence sur la terre, la réflexion, les calculs, rien ne changera votre vocation. Le serment proféré dans l'ivresse ne sera point démenti dans le calme. Votre volonté sanctifiera vos désirs, et je n'aurai pas la crainte de vous voir rougir de mon bonheur. D'ici là, souffrez que j'attende votre décision; laissez-moi partir loin de vous. Je serai à Shisnach dans cinq jours. Faites que j'y reçoive le lendemain une lettre qui presse mon retour ou qui éternise mon absence.
—Madame, madame, la calèche est raccommodée, criait la petite fille en accourant vers la fontaine.
—Et les chevaux sont attelés, dit Germain qui suivait l'enfant; faut-il dire au postillon d'attendre madame?
—Non, répondit vivement Ellénore, je pars à l'instant. Adieu, ajouta-t-elle d'un ton léger en se tournant vers Adolphe, parlez de moi à nos amis; empêchez-les de m'oublier.
Puis elle s'élança en avant de Germain, mit une pièce d'or dans la main de la petite fille qui l'avait conduite à cette fontaine de Chêne, dont le souvenir devait vivre si longtemps dans son coeur; et les claquements du fouet des postillons apprirent bientôt qu'elle s'était remise en route.
XXXVI
Étourdi par tant de sensations diverses, accablé sous le poids de sentiments qui se combattaient dans son âme, sans qu'il pût ni les dominer ni les comprendre, Adolphe resta longtemps immobile à la place où Ellénore l'avait laissé, sans pouvoir s'expliquer comment il avait pu céder aux prières, à la volonté d'une femme dont les aveux l'enivraient; comment, brûlant d'amour, fou du bonheur de se voir, de s'entendre aimer, quelques mots de cette bouche divine avaient tout à coup changé son délire en stupeur, sa joie en crainte; il se reprochait d'avoir accepté les conditions imposées par Ellénore, comme s'il avait peur d'en profiter. Les scrupules de cette âme délicate et noble avaient éveillé les siens. Son attachement pour madame de Seldorf, qu'une passion trop vive lui faisait oublier, venait de frapper à sa conscience et s'y établissait en ami importun; son exaltation n'étant plus soutenue par la présence qui la faisait naître, les difficultés de la situation lui apparurent à travers les visions de l'espoir, l'enchantement d'un amour mutuel. Il raisonnait son bonheur; c'est déjà le décolorer. Cependant il était bien décidé à lui tout immoler. Sa probité se refusait à renier les paroles qui l'enchaînaient à Ellénore. Il espérait s'être lié irrévocablement, seulement il comptait pièce à pièce ce que lui coûterait une félicité qu'il avait crue impayable. Il serait peut-être resté tout le jour absorbé dans ses réflexions, si on n'était venu l'en tirer en lui rappelant que ses chevaux l'attendaient depuis deux heures. Alors, s'emparant du livre qu'avait oublié Ellénore, il alla retrouver sa voiture.
A peine M. de Rheinfeld fut-il arrivé à Paris, que tous ses amis vinrent le complimenter sur son futur mariage, et comme il paraissait fort surpris d'un tel empressement, madame de Co… lui disait:
—Pourquoi jouer l'étonnement à propos d'un événement si prévu? En vous faisant la politesse de mourir, ce pauvre baron de Seldorf vous cédait naturellement sa femme, et, le deuil passé, vous deviez…