Un charmant sourire accompagna ces derniers mots.

—Ce que j'éprouve en ce moment vous en dit assez, reprit Ellénore. A quoi bon me réduire à vous implorer contre ma faiblesse! Ah! si vous saviez dans quel instant vous m'êtes apparu?

—Vous pensiez à moi, peut-être; vous disiez: je suis son regret, son espoir, sa vie, et c'est un amour si vrai, si dévoué, que j'immole à de vaines considérations, à un lien sans charme, sans devoir, que rien ne sanctifie, que je puis oublier sans peine et rompre sans remords. Et vous vous promettiez d'être plus raisonnable, plus juste envers moi, enfin, moins ennemie du bonheur de tous deux.

—Bien au contraire vraiment, j'évoquais votre image pour lui demander de ne plus me poursuivre; je lui adressais tous les serments d'oubli, les résolutions courageuses décidées dans la bonne foi de mon âme, et que votre présence est venue déconcerter. Jugez de ce que cette vision réalisée a dû produire sur mon esprit; je n'en puis revenir encore.

—Vous le voyez, le ciel est de mon parti, dit Adolphe enivré d'espérance; comment ne pas reconnaître sa divine protection dans le hasard qui m'amène à vos pieds, dans ce concours de circonstances qui vous livre à mon amour, ici, sous son regard brûlant, au milieu de toutes les richesses de la nature, de toutes les fleurs qu'elle fait naître, de tous les parfums qui enivrent! Ah! Dieu lui-même nous a conduits dans ce lieu enchanté pour y recevoir nos serments, pour nous ordonner d'être l'un à l'autre. Ellénore! chère Ellénore! en peux-tu douter?

—- Non, s'écrie-t-elle avec l'accent de la terreur, non, le ciel ne peut m'ordonner cette trahison. J'en mourrai… mais jamais…

—Point de blasphèmes, dit Adolphe en posant sa main sur la bouche d'Ellénore. Tu m'aimes, tu m'appartiens… Eh! pourquoi ma vie te serait-elle moins chère que le bonheur d'un autre? pourquoi les restes d'un amour éteint, d'un amour que tu n'as jamais partagé, auraient-ils la puissance d'étouffer le feu d'une passion que rien n'a pu vaincre? Est-ce le monde qui t'arrête? Ce monde, absorbé dans ses frivolités solennelles, ne lira pas dans des coeurs tels que les nôtres; nous serons heureux en dépit de lui, de ses jugements, de ses insultes; à l'abri de mon amour, ses coups ne pourront t'atteindre. Mon culte pour toi, pour ton noble caractère, lui révèleront tous les dons que le ciel t'a prodigués, et c'est en passant par mon coeur que tu regagneras ta place dans son estime.

C'était connaître la double faiblesse d'Ellénore que d'avoir recours à ce paradoxe amoureux. Mais Adolphe savait tout ce qu'elle souffrait du monde, et il cherchait à lui faire illusion sur ce qu'un nouvel attachement lui attirait de nouveaux mépris.

Ellénore, sous l'influence d'un bonheur si imprévu, portée à croire que son amour n'offensait pas le ciel, puisque tout se réunissait pour le protéger, adopta, malgré tous les efforts de sa raison, les sophismes passionnés dictés à Adolphe par un coeur en délire.

—Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle, comment écouter de si douces paroles et garder sa raison? Comment ne pas répondre par l'aveu de tout ce que je souffre pour lui depuis le jour où une seule inflexion de sa voix est venue à jamais troubler mon existence? Oui, depuis ce jour, je n'entends plus qu'un son, je ne vois plus qu'une image, je n'ai plus qu'une pensée; tout ce qui n'est pas Adolphe n'existe plus pour moi; chacune de mes actions a pour but de le fuir ou de lui plaire. Le peu de bien que je fais, mon courage à secourir le malheur, à supporter l'injustice, mes faibles vertus, enfin, je ne les dois qu'à l'espoir d'en être louée devant lui. Il est ma honte, mon orgueil, mon désespoir, ma joie.