—Je ne puis, répondit le chevalier de Panat, car personne ne sait mieux que moi les motifs qui le font agir. Madame de Seldorf ne s'est pas refusé le plaisir de me faire entendre qu'un simple mot d'elle avait triomphé du caprice de M. de Rheinfeld, et j'accourais ici dans l'espoir d'arriver à temps pour empêcher madame Mansley de sacrifier un attachement sérieux à une coquetterie misérable; mais j'apprends que M. de Savernon est parti au désespoir, et que l'éclat que je redoutais est inévitable. Eh bien, puisque le coup est porté, sauvons-la du moins de la honte de montrer sa blessure; cachons ses pleurs, le monde en rirait, et nous devons être les seuls confidents de sa faiblesse.
—Mais quel parti prendre? que faire pour la soustraire à l'influence satanique d'un homme qui, après avoir tout tenté pour l'éloigner de lui, va tout faire pour s'en rapprocher?
—Il faut s'emparer d'elle, l'emmener à la campagne avec vous, déconcerter toutes les tentatives de M. de Rheinfeld pour la voir, lui parler, lui écrire. Il faut qu'elle prenne en horreur l'amant de madame de Seldorf; il faut la rendre à son fils, à ses amis, enfin, la secourir contre elle-même.
Pendant ce conciliabule, Ellénore, anéantie sous le poids d'une douleur fixe, n'entendait rien de ce qu'on décidait à propos d'elle. Madame Delmer prit ce silence pour une approbation; elle fit appeler Rosalie, lui donna l'ordre d'apprêter les objets dont sa maîtresse pourrait avoir besoin pendant le séjour de quelques semaines à la campagne; puis, s'adressant à Ellénore avec toute l'autorité de l'amitié, elle lui persuada qu'il était de sa dignité de ne pas rester à Paris au moment où l'on y commentait ses chagrins et leur cause. Le malheur rend docile. Quand tout devient égal, on obéit sans peine.
Dès le lendemain, Ellénore était établie au château de V…, à trois lieues de Paris, chez madame Delmer, qui eut fort à faire pour se défendre aux yeux du monde, du tort d'avoir recueilli avec bonté une femme dont les aventures faisaient tant de bruit; car la célébrité de madame de Seldorf donnait beaucoup de retentissement aux moindres scènes où elle jouait un rôle.
Dès qu'Adolphe sut l'effet de sa lettre, et qu'il fut bien convaincu qu'Ellénore était à jamais perdue pour lui, il tomba dans un désespoir pareil à celui qu'il causait. Déjà plusieurs fois poussé par une force irrésistible, espérant se justifier par l'excès de sa douleur, il s'était mis en route pour aller au château de V…; puis le souvenir de madame de Seldorf, des pleurs qu'il lui avait vu répandre, la terreur de cette ironie puissante, de cet esprit implacable dont chaque trait donnait la vie ou la mort à une réputation, l'avaient arrêté dans sa marche. On aurait peine à concevoir l'effroi qu'inspirait cet esprit transcendant, aussi bon dans le calme que brillant dans ses éclairs, si de plus grands caractères que celui d'Adolphe ne s'en étaient alarmés au point de sévir despotiquement contre ses épigrammes.
Maudissant la faiblesse qui le rendait tour à tour le plus dévoué et le plus dur des hommes, s'accusant du mal qu'il avait prévu, désolé de ne pouvoir le réparer, Adolphe demandait à son esprit l'énergie qui manquait à son coeur. Mais cet esprit dont il aurait pu être si fier, lui servait à expliquer sa situation, à analyser ses sentiments, sans lui fournir aucun moyen d'accorder son ambition et son amour.
L'idée de savoir Ellénore livrée aux soins de madame Delmer avait d'abord calmé l'inquiétude d'Adolphe, elle devait trouver chez cette excellente amie tous les secours d'une affection spirituelle; de plus, il connaissait la bienveillance de madame Delmer pour lui, et il se flattait qu'elle ferait passer son indulgence dans l'âme d'Ellénore. Il s'abusait; plus la victime s'efforçait de porter dignement sa peine, plus l'espoir d'y succomber la rendait patiente, plus madame Delmer était sévère pour le bourreau.
Le salon de la marquise de Condorcet était le seul où Adolphe pût entendre parler d'Ellénore, car dans tous les autres, on s'empressait d'interrompre la conversation qui portait sur elle dès qu'il arrivait; madame de Condorcet n'ayant que du bien à dire d'elle, en laissait parler librement, et même elle se plaisait parfois à observer sur le visage d'Adolphe l'altération qui s'y peignait tout à coup au seul nom d'Ellénore.
Un soir qu'elle revenait du château de V…, où elle avait été dîner, il la surprit au moment où elle disait à ses amis: