—La pauvre femme n'a pas pour trois mois à vivre!

—De qui parlez-vous? s'écria Adolphe sans réfléchir à la brusquerie de sa question.

Madame de Condorcet craignant quelque imprudence de la part de M. de
Rheinfeld, répondit avec hésitation:

—D'une personne qui m'intéresse. Puis elle ajouta vivement: Nous vous attendions avec impatience pour savoir ce qu'il y a de vrai dans la prétendue colère du premier consul contre madame de Seldorf. On dit qu'il ne lui pardonne pas certain mot sur l'élimination qui vous a tous chassés du tribunal, continua-t-elle en s'adressant à Andrieux, à Daunou et à Maillat-Garat, qui faisaient partie de son petit cercle.

—C'est possible, répond Adolphe, sans sortir de sa préoccupation. On sait que son génie n'aime pas l'esprit. Mais revenant aussitôt à sa pensée: J'ai eu l'honneur de me présenter chez vous ce matin; on m'a dit, madame, que vous étiez à la campagne, chez madame Delmer. Vous ne l'avez pas… trouvée… malade, j'espère?

—Non, vraiment, elle a toujours son beau teint et sa vivacité; c'est elle qui m'a confirmé la nouvelle du dépit consulaire; mais il s'apaisera à la première victoire remportée sur les ennemis de la France. Car il faut rendre justice à madame de Seldorf, si elle a des mots sanglants contre la tyrannie, elle a de belles paroles pour la gloire, et celles-ci feront pardonner les autres.

—Cela n'est pas sûr, dit Andrieux, la mémoire choisit mal, elle ne garde que ce qu'il faudrait oublier.

—Oh! la bonne sentence, s'écria Garat, pour des gens qui, ainsi que nous, savent tes vers par coeur.

Une telle conversation était impossible à suivre par un esprit bourrelé de remords. Adolphe, ne pouvant contenir les sentiments qui l'agitaient, se glissa derrière madame de Condorcet et profita d'un moment où plusieurs personnes discutaient à la fois, pour lui dire d'un ton suppliant:

—C'est de madame Mansley dont vous parliez, n'est-ce pas?