—Eh bien, dit-il, j'attends cette contrariété consolante que vous avez la bonté de me promettre; car je ne saurais la deviner.

—Je le crois bien, vraiment; qui aurait jamais soupçonné une semblable petitesse dans un si grand caractère; mais l'humanité est ainsi faite, c'est un composé de contrastes, de faiblesse et de force, de sublime et de ridicule. Quand on commande à des armées invincibles, à un pays comme la France, qu'on a l'Europe à ses pieds, comment s'inquiéter des bons mots d'une femme?

—Qu'entends-je, madame de Seldorf serait…

—Exilée, répondit le docteur. Et tous deux gardèrent un morne silence.

XLI

L'exil de madame de Seldorf mettait fin à toutes les fluctuations qui agitaient le coeur d'Adolphe. Après l'avoir connue, courtisée, aimée pendant sa prospérité, l'abandonner à l'instant du revers était une lâcheté impossible. Ainsi l'honneur est parfois un tyran secourable. Ce qu'il ordonne nous sauve du remords de choisir. Adolphe se rendit sans délai chez madame de Seldorf.

—Eh bien, où passons-nous l'hiver? dit-il en entrant dans le salon de la baronne.

Des larmes de reconnaissance remplirent aussitôt les yeux de madame de
Seldorf; elle serra la main d'Adolphe, et se tournant vers ses amis:

—Comment se plaindre d'une injustice qui vous vaut de telles preuves d'attachement? Puis, s'adressant à M. de Rheinfeld: nous irons où l'on peut penser et parler librement, où la flatterie n'est pas un devoir, où l'esprit n'est pas un crime, où la tyrannie ne se couvre pas d'un manteau républicain pour frapper sur les défenseurs de la liberté, où les princes innocents ne sont pas jugés par des commissions militaires, où l'on ne fait pas tomber les têtes qui refusent de s'incliner devant l'idole du jour.

Les amis de madame de Seldorf s'empressèrent de l'interrompre, car en exhalant ainsi sa juste colère, elle justifiait presque sa disgrâce et donnait un prétexte pour la prolonger.