Elle se décida à partir pour l'Allemagne, et obtint, de l'officier de gendarmerie qui ne la quittait pas, de rester vingt-quatre heures de plus à Paris pour faire les arrangements nécessaires à un si long voyage. Ce peu d'heures consacrées à de tristes adieux parurent éternelles à M. de Rheinfeld. Il les passa à récapituler ses torts, à s'accuser de ses malheurs, à en pressentir de nouveaux, d'inévitables; à maudire son caractère, sa destinée: à se livrer à toutes les tortures d'un amour qu'on s'arrache du coeur; mais l'instant du dévouement arrivé, Adolphe passant tout à coup de l'abattement à l'excès du courage, fut rejoindre madame de Seldorf qui l'attendait. Espérant trouver chez lui l'exemple d'une résignation qu'elle ne pouvait atteindre, à la vue du visage calme et souriant d'Adolphe, elle reprit assez de force pour comprimer sa douleur, pour la raisonner même.
—Oh! mes amis, disait-elle en les embrassant, l'exil, c'est la mort! les plus grands hommes de l'antiquité et des temps modernes ont succombé à cette peine. On rencontre plus de braves contre l'échafaud que contre la perte de la patrie. Où retrouverai-je vos bons soins, votre esprit, cette réunion de personnes si distinguées et si simples, si savantes et si rieuses, si amusantes et si dévouées! Et c'est la fantaisie d'un homme qui me prive de tant de biens! O vous! qui restez pour défendre l'indépendance nationale contre le despotisme de la gloire, unissez vos voix puissantes pour sauver la France, et Bonaparte lui-même des vengeances de l'Europe asservie. Montrez-vous l'ennemi des conquêtes, le soutien de nos lois; mais non, n'écoutez pas ce conseil dangereux; on vous exilerait, et je ne veux pas vous faire payer si cher le bonheur de nous revoir.
Un quart d'heure après cet adieu, la voiture de madame de Seldorf traversait le boulevard près de la porte Saint-Martin. Plusieurs grosses charrettes encombraient le passage, et les postillons, impatients de reprendre leur galop, criaient au cocher d'une calèche qui marchait au pas, de se ranger pour les laisser passer. Le cocher complaisant obéit, et Adolphe ne put retenir un cri douloureux en reconnaissant dans le fond de cette calèche une femme à demi-couchée, dont la tête était appuyée sur l'épaule de madame Delmer.
—O mon Dieu! pensa-t-il, est-ce ainsi que je devais la revoir!
Oui, cette femme, c'était Ellénore. Le docteur Moreau ayant déclaré que le froid de la campagne pouvait augmenter la fièvre qui minait la malade, madame Delmer s'était chargée de la ramener elle-même à Paris, en prenant toutes les précautions qu'exigeait son état de souffrance.
Dans le calme parfait où son amie cherchait à la maintenir, Ellénore semblait reprendre à la vie. Ses yeux étaient moins ternes, ses joues plus colorées, sa voix plus sonore. Elle témoignait le désir de voir son enfant, et parlait d'envoyer sa soeur à Londres pour le lui ramener. On devinait, à sa docilité à suivre le régime qui pouvait la guérir, qu'un secret espoir soutenait son courage. Hélas! cet espoir, elle le puisait tout entier dans le souvenir de sa mère, qu'elle avait vue mourir de la même maladie dont elle se sentait atteinte. A chaque accès de fièvre, à chaque spasme qu'elle éprouvait:
—C'est bien cela, disait-elle, je ne dois pas avoir longtemps à souffrir; profitons-en pour prouver à ce monde, à la fois si cruel et si dédaigneux, que je ne méritais pas les humiliations dont il m'a abreuvée, et que je n'étais pas indigne du dévouement et du nom d'un homme distingué. Oui, j'en ai la certitude, celui-là ne me trompera pas; j'ai sa parole; chaque mot de son serment est gravé dans ma mémoire; il le tiendra… et d'ailleurs que lui demandai-je? de me réhabiliter dans l'opinion, de placer ma tombe au rang qui m'était dû, de me venger par un sacrifice illusoire de l'injure, de la lâcheté d'un ingrat, des insultes de la calomnie, des injustices du sort, du fol amour qui me tue; mais la mort n'est-elle pas là pour m'acquitter de ce bienfait? lui laissera-t-elle le temps de se reprocher l'excès de sa reconnaissance? Non, je puis sans scrupule en réclamer cette unique, cette dernière preuve.
Alors, se traînant vers sa table à écrire, elle resta quelque temps à méditer sur la détermination qu'elle allait prendre; puis, cédant à sa conviction, à cette volonté suprême des malheureux condamnés, elle écrivit cette lettre:
«Vous rappelez-vous ces mots: Je pars!… mais non pas sans vous jurer que, quels que soient ma situation, mes liens, fût-ce dans huit jours comme dans vingt ans, un signe, un mot de vous, disposera de moi, me ramènera à vos pieds, pour y obéir à vos ordres, y servir vos projets, et sacrifier, s'il le faut, mon existence à vos moindres caprices.
»Eh bien, je vous attends, Lucien, ne tardez pas trop à venir, sinon le ciel, qui a pitié de moi, me délivrerait avant de vous revoir, et vous ne pourriez exaucer ma dernière prière.»