M. de La Menneraye était en garnison à Metz lorsque cette lettre lui parvint. Il sollicita un congé d'un mois pour venir soigner un parent dangereusement malade. Muni de cette autorisation, il se mit en route, espérant trouver madame Mansley moins mal qu'elle prétendait l'être, et comptant sur ses soins, sur son amour, pour la rendre à la vie.

L'attente de cette arrivée maintenait Ellénore dans une agitation muette que ses amis prirent pour un retour à la santé; elle-même les affermissait dans cette erreur par son courage à souffrir et par sa constance à leur affirmer qu'elle allait tous les jours un peu mieux. Elle savait que les meilleurs amis du monde ont un intérêt facile à courbaturer, et qu'ils traitent d'imaginaires les maladies dont on ne meurt pas, ou dont on ne guérit pas tout de suite, et que c'est leur rendre service que de ne pas les ennuyer du récit des souffrances contre lesquelles ils ne peuvent rien.

En effet, ceux qui étaient forcés de remarquer le dépérissement de madame Mansley se débarrassaient d'une bonne partie de la pitié qu'ils en auraient dû avoir, en l'attribuant à toute autre cause qu'au chagrin: c'était, disait-ils, la suite du mauvais régime, d'une vie trop recluse, d'agitations trop multipliées. Quant aux gens du monde, ils en parlaient avec cette commisération blessante qui sert si bien la bonté féroce des méchants.

—Avez-vous rencontré la pauvre madame Mansley dans l'allée des Veuves, où elle va respirer l'air en voiture ouverte, quand le temps et son médecin le permettent? Elle s'est changée au point de n'être plus jolie.

—Vraiment, je n'en suis pas surprise; elle est à moitié folle. Savez-vous ce qui la met dans cet état déplorable? La rage de se faire épouser.

—Oh! la bonne extravagance! Mais il me semble qu'elle s'était arrangée de manière à pouvoir s'en passer?

—Non; il paraît que l'amour ne lui suffit pas. Elle s'était mis dans la tête de séduire M. de Rheinfeld au point de l'amener à couvrir de son nom tous les péchés cachés et connus de la belle Ellénore.

—Comment a-t-elle pu se flatter un instant de distraire Adolphe de l'envie de se marier, non pas avec elle, mais avec madame de Seldorf? Ce n'est pas la passion de M. de Rheinfeld, il est vrai, mais c'est son idée fixe, et les entêtements sont bien plus forts que les sentiments. Madame Mansley aurait dû savoir cela, elle qui a déjà fait plus d'une triste expérience sur le coeur humain. C'est bien la peine d'avoir été la dupe du plus grand roué de France et d'Angleterre, si cela ne garantit pas des galanteries bourgeoises d'un patriote. En vérité, ce serait bien sot à elle d'en mourir!

—Aussi n'en fera-t-elle pas la sottise, je vous l'affirme; il ne manque point de consolations pour de pareils désespoirs, on n'en meurt guère que dans les romans. D'ailleurs, n'a-t-elle pas un petit bâtard qui l'oblige à braver les injustices des hommes et les tortures de la vie (style de ces sortes de victimes), et ne faut-il pas qu'elle se résigne à subir les douleurs et les joies d'une existence orageuse par pur amour maternel? Soyez donc tranquille, elle ne manquera pas de prétexte pour faire encore parler d'elle, et pour vous donner une nouvelle occasion de plaindre ses malheurs.

—J'aimerais bien mieux l'en consoler, disait un élégant, et faire renaître sur son beau visage les couleurs et le sourire qui l'animaient autrefois. Sans vanité, je vaux bien le grand blond qu'elle pleure, et cela pourrait l'amuser d'en médire avec moi. D'abord, je lui prédirais le désappointement qui le menace; car il va recevoir le même soufflet qu'il lui a donné: madame de Seldorf s'est fait un nom trop célèbre pour le quitter, dès qu'elle aura la conviction qu'Adolphe la préfère même à celle qu'il aime, et que tous les sacrifices qu'elle attendait de lui son irrévocablement accomplis, enfin, qu'il est brouillé sans retour avec madame Mansley, elle lui fera entendre, avec toute la délicatesse que les gens d'esprit mettent à dire des choses désagréables, qu'elle est très-fière de son affection, très-reconnaissante du noble dévouement qui lui fait partager son exil; mais que leur bonheur à tous deux exige qu'ils restent libres.