—A quoi bon, dit-elle, me priver de la présence d'un ami, j'ai peut-être si peu de temps à le voir.

—Allons, point de ces idées-là, reprit le docteur, autrement je renonce à vous soigner; car lorsqu'un malade ne demande pas mieux que de guérir, nous avons souvent bien de la peine à le tirer d'affaire; mais quand, avec sa maladie, il nous faut combattre la mauvaise volonté du malade, nous ne sommes pas assez forts; ainsi, prêtez-vous à vivre, quand ce ne serait que par égard pour ma réputation. Songez donc que je serais perdu si l'on pouvait m'accuser d'avoir laissé mourir une jeune et belle femme telle que vous.

M. de la Menneraye se joignit au docteur pour engager Ellénore à se mettre au lit et à éviter toute espèce d'émotions tant que durerait son accès de fièvre. Il était si visiblement consterné de l'état de dépérissement où il voyait madame Mansley, que le docteur s'empressa de lui donner des espérances que lui-même n'avait pas, craignant qu'Ellénore devinât son danger à l'effroi peint sur le visage de son jeune ami.

Le lendemain, lorsque Lucien vint savoir des nouvelles de la malade, on lui dit qu'elle allait beaucoup mieux et qu'elle désirait le voir.

Il la trouva sur son canapé, vêtue d'une robe noire, d'un châle de même couleur; ses beaux chevaux étaient nattés comme pour attendre un chapeau, enfin, sans sa pâleur extrême et l'air souffrant qui perçait à travers son attitude calme, on l'aurait crue au moment de sortir.

—Grâce à Dieu, je suis en état aujourd'hui de vous exprimer, cher
Lucien, tout ce que m'inspire de reconnaissance votre…

—Ne parlons pas de cela, interrompit M. de la Menneraye. En me rendant à vos ordres, je n'ai rien fait que pour moi. Un de nos amis communs, las de combattre avec sa raison contre ce qu'il appelle ma folie, a fini par la prendre en pitié, et s'est chargé de m'instruire de toutes vos actions, même des motifs qu'on leur prêtait. Il espérait sans doute plus de cette relation fidèle que de ses sermons philosophiques. Il est certain que tout ce qu'il m'apprenait de vos sentiments pour M. de Rheinfeld aurait dû me guérir; eh bien, le croirez-vous? chaque preuve de dévouement pour cet homme si spirituel vous embellissait encore à mes yeux.—Comme elle sait aimer! me disais-je. Quel noble aveuglement l'entraîne! Ah! pourquoi faut-il tant de talent, de célébrité pour lui plaire? Pourquoi les agitations de l'incertitude, la crainte d'une trahison, les prévisions d'un malheur humiliant, sont-ils nécessaires à la vie de son âme! à cette fièvre qu'on ne peut ni donner, ni éteindre, qui n'ait d'un regard, qui vit d'obstacles, de tourments, d'injures, et qui, jouet de la fatalité, n'obéit qu'à elle. Mais cette fatalité qui soumet aujourd'hui Ellénore à une fascination complète ne peut-elle l'en affranchir demain? Un rayon du ciel ne peut-il l'éclairer, ne peut-il lui montrer la différence d'un amour vrai, dévoué, à un amour composé, bariolé par les sentiments les plus contraires, sans force contre un vil intérêt, contre les propos du monde? Oui, ce moment viendra! je le sens à l'espoir qui me reste. Oh! dites qu'il est venu, ce moment si passionnément attendu; dites que ma tendresse triomphe de vos regrets, dites que le ciel me destine à vous faire oublier tout ce que vous avez souffert, et même ceux qui vous ont fait souffrir.

—Non, je vous tromperais, répondit Ellénore; la fascination a cessé, mais la blessure reçue dans ce dernier combat saigne encore et ne se refermera jamais. Il en est une autre plus difficile à avouer, parce qu'elle ne tient pas au coeur, et qu'on est sans pitié pour les plaies de l'amour-propre. Pourtant Dieu sait les douleurs qu'elles font endurer, surtout quand l'honneur et la fierté en partagent le supplice. Je vais mourir, Lucien.

—Non, je ne le veux pas, s'écria-t-il éperdu.

—Écoutez-moi, reprit Ellénore avec une extrême douceur; je sais que cette vérité vous afflige, mais il faut que vous la sachiez pour me comprendre, pour excuser la faiblesse, la sottise de ma démarche en cet instant. Vous vous êtes offert pour me venger de tous les coups, de toutes les insultes du monde et du sort; eh bien, soyez-le ce vengeur; que je vous doive une mort assez honorable pour effacer les erreurs, les calomnies et les humiliations qui ont flétri ma vie. Vous êtes libre, rien ne s'oppose à ce que vous me fassiez la charité d'une douce agonie, à ce que vous changiez cet horrible moment en fête nuptiale. Vous voulez me consacrer votre existence entière; je n'en demande qu'une heure: me la donnerez-vous?