—Ah! vous n'en doutez pas!… s'écria Lucien, en tombant aux pieds d'Ellénore.

Et il lui répéta tous les serments d'un premier amour, du seul que l'on croie être sincèrement éternel.

—Ordonnez, disait-il, je me soumets à tout avec joie; mais vous vivrez, n'est-ce pas?

—Oui, répondait-elle en souriant tristement, puisque vous l'ordonnez; mais ne perdons pas de temps; réfléchissez au sacrifice que j'ose vous proposer, et qui, bien que momentané, peut vous effrayer encore; puis, lorsque vous serez décidé à me refuser ou m'accorder l'honneur de mourir votre femme, nous aviserons tous deux aux moyens…

—Eh! qu'ai-je besoin de réfléchir pour accepter le bien qui comble tous mes voeux, interrompit Lucien avec l'accent de la passion. Depuis le moment où je vous ai vu paraître, là, dans cette petite chambre, où votre bonté m'a recueilli, où vos soins m'ont ranimé, n'êtes-vous pas l'ange sauveur à qui je dois tout? Et mon amour, ma vie entière, peuvent-ils suffire à m'acquitter? Ah! disposez de moi comme d'un esclave que le ciel vous confie. Mon nom, ma fortune, mon honneur, ma gloire, je remets tout entre vos mains, sûr de voir leurs intérêts mieux protégés par vous qu'ils ne le seraient par moi. Ordonnez, faites acte d'autorité pour que je croie à mon bonheur.

Tant d'amour, de générosité, aurait dû consoler Ellénore; mais la comparaison qu'elle en faisait avec l'amour égoïste dont elle avait à se plaindre, ajoutait encore à sa peine. Voir chez un autre les vertus qu'on rêvait dans celui qu'on aime, c'est souffrir deux fois de sa misère.

Pressé de s'acquitter envers Ellénore par le don de sa main, Lucien rassembla les papiers nécessaires à cet acte solennel. Orphelin depuis deux ans, il n'avait aucun consentement à demander à sa famille, et il crut plus sage de ne pas lui apprendre son mariage, avant que la consécration eût rendu toute récrimination inutile. S'engageant à servir de père à Frédérick, Lucien paraissait si heureux de se consacrer à ses nouveaux devoirs, qu'il avait déjà rempli les premières formalités et fixé le jour de la cérémonie, lorsque Ellénore lui dit:

—Non, pas sitôt; ma soeur est absente, et je désire qu'elle soit témoin de mon bonheur. Elle m'a vu pleurer si souvent!

—Mais le retour de votre soeur peut se faire attendre, répondit Lucien; il faut faire tant de détours pour venir de Londres en France?

—Non, elle sait pourquoi je l'attends; elle sera ici dans huit jours.