—Rosalie vous allez conduire le citoyen dans toutes les chambres de cet… appartement dit madame Mansley avec une tranquillité assez naturelle qui naissait de l'idée que si le réfugié était le premier bourreau de la famille royale, elle le verrait arrêter sans regret.

—Quoi, madame, il faut que je mène le citoyen même dans la chambre de notre pauvre cuisinière qui est si malade? le médecin a pourtant bien recommandé qu'on la laissât en repos. Elle a eu la fièvre toute la nuit, j'en sais quelque chose, c'est moi qui l'ai veillée; elle vient de s'assoupir, si on la tourmente, Dieu sait ce qu'il adviendra.

—N'importe, obéissez au citoyen, reprit Ellénore en montrant le commissaire qui furetait partout, et qui regardait jusque dessous les meubles; pendant que vous ferez vos perquisitions, je passerai une robe pour vous laisser continuer dans cette chambre.

Dès qu'elle fut seule, Ellénore sentit son coeur se serrer en pensant que ce beau jeune homme qui lui avait inspiré une pitié si vive, pouvait être le fils du maître de poste de Sainte-Menehould. Cependant son costume de Vendéen lui semblait un déguisement mal choisi pour un terroriste, puisque tous deux étaient également pourchassés.

—Non, c'est un homme comme il faut, pensa-t-elle, je n'en puis douter au peu de mots qu'il m'a adressés, et si ce terrible commissaire ne le reconnaît pas pour l'infâme Drouet, il acceptera facilement le conte que Rosalie lui fera de la cuisinière malade.

Puis passant de cette supposition à une autre, elle perdit et retrouva vingt fois son inquiétude.

Enfin la grosse voix du commissaire retentit dans le salon. Ellénore alla tremblante au-devant de lui, préférant connaître tout de suite ce qu'elle avait à redouter.

—Le gaillard nous échappe encore, dit l'agent du Directoire; car, d'après nos renseignements, il est certain qu'il est entré ici un fuyard de je ne sais quel endroit, et tout porte à croire que c'est celui que nous cherchons; à moins que ce ne soit un de ces damnés de chouans dont nos soldats ont juré la mort. Mais comme nos sabreurs sont bien assez forts pour faire leurs affaires eux-mêmes, cela ne nous regarde pas. Par ainsi, ma petite citoyenne, nous allons nous retirer tout doucement, non pas pourtant sans prendre quelques précautions contre les ennemis de la République. Nous allons laisser deux de nos hommes ici; ils seront nourris et logés à la charge des locataires tant que durera l'état de surveillance. Que cela ne vous inquiète pas, ajouta-t-il en surprenant le geste d'effroi que ne put réprimer Rosalie: dès que nous aurons mis la main sur Drouet, nous vous débarrasserons de nos agents. Aussi bien la citoyenne n'a pas l'air de vouloir risquer la prison pour sauver ce gueux-là. Adieu donc, et vive la république!

—Vive la république! répéta Rosalie en conduisant le républicain jusque chez le portier, où il installa ses deux surveillants, après leur avoir enjoint de ne laisser entrer ni sortir aucun homme, sans l'avoir confronté avec le signalement qu'ils avaient dans leur poche.

—Par quel miracle a-t-il échappé à ce cerbère? demanda Ellénore à
Rosalie, dès qu'elle la revit.