En ce moment on annonça le docteur Moreau; il venait rendre compte à madame Mansley de l'état du malade pour qui elle l'avait envoyé chercher.
—Il n'a rien de fracturé, dit-il, et j'espère le guérir sans avoir recours au talent d'un chirurgien; mais il s'obstine à se faire transporter dehors de chez vous, et je m'y oppose formellement. Je sais fort bien que s'il avait dépendu de moi de lui choisir un autre asile, il ne serait pas ici; mais puisque sa bonne étoile l'a conduit sous votre toit hospitalier, il faut qu'il en sorte sain et sauf. Il a un bras tailladé en sept endroits. Ce n'est rien; il le portera longtemps en écharpe, voilà tout. Les blessures de sa tête sont plus graves… et demandent de grands soins.
—Il faut les lui donner, docteur, dit Ellénore, et nous entendre sur le prétexte qui doit vous attirer ici tous les jours. J'ai fort à propos un commencement de rhume, dont vous pouvez faire facilement une espèce de fluxion de poitrine.
—Sans doute, mais ce serait vous rendre prisonnière aussi, et je préfère avoir recours à un de mes clients, qui m'a déjà servi dans une occasion semblable; car en qualité de Breton, je suis accablé de requêtes de la part de mes pauvres compatriotes; ceux qui sont pris les armes à la main et qui éternisent une guerre civile inutile, je ne puis rien pour eux; mais pour les malheureux enfants qu'ils entraînent dans leur folie, sans les consulter; qu'ils font tuer pour le soutien d'une cause perdue, pour un culte abandonné, dont les dieux sont en fuite et que ces jeunes gens n'ont pas connus; pour les victimes de cette démence politique, je combats de toutes mes forces, et je vous engage à faire comme moi, à solliciter vos amis patriotes en faveur de ce jeune chouan, dont la conversion ne vous sera pas difficile, car sa reconnaissance me paraît trop vive pour vous rien refuser.
—J'ai peur de le dénoncer en voulant le servir.
—Aussi faut-il le faire sortir de France sous un faux nom; j'ai pour ami un certain gentilhomme Allemand, né de Français réfugiés en Bavière depuis les guerres de religion; il vient de se reconstituer Français; et cet acte flatteur pour un pays désolé par l'émigration le met fort en crédit; je vais le consulter sur les moyens d'obtenir un passe-port à un de mes malades, nommé Durand. Je lui laisserai entendre qu'il y va de la vie pour ce pauvre jeune homme, et je suis sûr de son zèle à nous seconder dans cette charitable intrigue, surtout s'il sait que vous vous y intéressez.
—Moi?… Ah! par grâce, docteur, faites que je ne sois pas compromise dans cette affaire, c'est le seul prix que j'attache à mon dévouement pour cet inconnu; ne me nommez pas à votre ami.
—Tant pis. Je vous obéirai, mais c'est dommage; car Adolphe de Rheinfeld aurait trouvé encore plus de plaisir à sauver votre protégé que le mien.
X
Après le départ du docteur Moreau, Ellénore resta longtemps immobile, sous l'impression que ce nom d'Adolphe de Rheinfeld venait de lui produire. Justement effrayée du trouble où ce nom la jetait, elle se révolta contre l'ascendant de ce pouvoir occulte, inexplicable, que rien ne motivait, n'autorisait, et dont elle pensait qu'une volonté ferme devait triompher.