Alors, cherchant à se prouver à elle-même toutes les raisons qu'elle avait de se rassurer sur la crainte d'une préférence impossible, elle se disait:
—D'où vient que son nom m'agite? sa personne est-elle donc si séduisante, ou mon aveuglement si complet? Non, je suis sans illusions sur son compte. Ses grands cheveux trop blonds, ses bésicles inamovibles qui devraient m'empêcher de jamais surprendre un de ses regards, ce sourire sardonique, ce calme dédaigneux qu'il oppose à toutes les opinions qui ne sont pas les siennes; sa tenue nonchalante, ses habitudes; enfin, tout en lui me déplaît, et l'attrait d'un esprit supérieur ne saurait l'emporter sur tant de causes d'antipathie.
Malgré cette conclusion rassurante, Ellénore sentit qu'il fallait mettre entre elle et M. de Rheinfeld un de ces obstacles infranchissables, qui rendent tout rapprochement impossible. Elle médita plusieurs de ces injures que l'amour-propre ne pardonne jamais, et s'arrêta à celle qui lui parut devoir le mieux provoquer la colère la plus implacable, c'est-à-dire celle d'un auteur.
Adolphe venait de publier une seconde brochure politique qui alimentait toutes les conversations. C'était une prophétie sur les réactions qui sont les conséquences de tous les partis extrêmes. Il y prouvait que la révolution de France, faite contre les priviléges, et ayant dépassé son but en atteignant les propriétés, risquait de voir revenir les abus qu'elle avait détruits, en punition des droits qu'elle avait usurpés.
Cette vérité politique, attaquée par tous les gens qui en étaient le mieux convaincus, précédait dans l'ouvrage une sortie contre les journaux qui devait attirer à l'auteur un grand nombre d'ennemis.
On reproche à la presse quotidienne de notre temps ses indiscrétions, son caquetage. Elle s'est pourtant fort améliorée, à en juger par ce passage d'un livre d'un grand publiciste de 1797.
«La puissance des journaux s'est élevée comme par magie, au milieu d'un écroulement universel. Elle donne de l'audace aux plus lâches et de la crainte aux plus courageux. L'innocence n'en garantit pas, le mépris ne peut la repousser: destructive de toute estime et profanatrice de toute gloire, elle défigure le passé, elle devance l'avenir pour le défigurer de même; et, grâce à ses efforts et à ses succès, après une révolution de sept années, il ne reste, dans une nation de 25 millions d'hommes, pas un nom sans tache, pas une action qui n'ait été calomniée, pas un souvenir pur, pas une vérité rassurante, pas un principe consolateur.»
Ce n'était pas sur la ressemblance de ce tableau qu'Ellénore pouvait asseoir sa critique; elle chercha ligne par ligne celles qui présentaient un côté faible ou une idée facile à interpréter, et elle tomba sur celle-ci:
«On n'est obligé de dire la vérité qu'à celui qui a le droit de la savoir.»
—Voilà un précepte commode, pensa Ellénore, et que je m'engage à faire valoir de mon mieux.