L'Europe commençait à retentir des victoires de Bonaparte. C'étaient des acclamations, une ivresse populaire, dont les grands politiques s'alarmaient pour la liberté; ils savaient qu'en France, particulièrement, on obéit sans restriction à ce qu'on admire, et ils s'encourageaient à défendre une liberté, achetée par tant de douleurs et de crimes.

M. de Rheinfeld, qui devait succomber plus tard à la séduction du génie aux abois, se rangea parmi les opposants à la nouvelle puissance, jugée d'autant plus redoutable, qu'elle avait pour berceau la gloire, pour prestige le succès.

Cette résistance à l'entraînement général, lui donnait de fréquentes occasions de faire briller son esprit. On ne pouvait raconter les événements du jour, sans citer ses épigrammes et les bons mots de son amie, madame de Seldorf. C'était fort contrariant pour la personne qui fuyait sa présence, les salons où on le rencontrait, et tout cela dans le désir qu'elle avait de n'en plus entendre parler.

Cependant, Ellénore agit courageusement contre sa faiblesse; elle cessa d'aller chez les amis de M. de Rheinfeld, l'évita le plus possible dans les endroits publics; et, après avoir mis tant de mois et de soins à l'oublier, elle crut y être parvenue.

Mais Adolphe en avait trop dit, pour supporter cette obstination à le fuir sans se plaindre.

Il écrivit d'abord à Ellénore, dans le seul but de se soulager du poids de ses pensées, sans intention de les lui adresser; puis, enhardi par la sincère peinture des sentiments qu'il éprouvait pour elle, il avait raisonné (car on raisonne aussi dans la folie), et il s'était prouvé, qu'après l'audace de son aveu à Ellénore, il né risquait pas d'augmenter sa colère; que les torts d'un amour passionné ne se faisaient pardonner qu'en se continuant, et il se décida à envoyer ses lettres à madame Mansley, non pas sans avoir pris toutes les précautions possibles, pour qu'elles ne tombassent pas en d'autres mains.

Reproduire ces lettres, serait une indiscrétion coupable; s'efforcer de les imiter, serait une prétention ridicule. Ceux à qui l'on a confié des lettres d'amour de M. de Rheinfeld savent si tant de mélancolie dans le coeur, tant de grâce dans l'esprit, tant de délicatesse dans la flatterie, tant d'éloquence dans le désir d'être aimé, sont imitables.

Leur séduction fut irrésistible. Madame Mansley se persuada que le sacrifice d'un semblable amour suffisait à sa conscience, et qu'elle n'était pas forcée d'y joindre celui des preuves parlantes d'un sentiment qu'elle pouvait combattre, mais non dédaigner.

Elle ignorait toute la supériorité d'une lettre sur une entrevue, où la présence de témoins importuns porte souvent la personne la plus spirituelle à dire des sottises, la plus prudente à commettre une indiscrétion, ou, ce qui est pis encore, à se trahir par l'affectation de son mutisme ou de son parlage à l'envers. Elle ne se méfiait pas de cette faculté de choisir dans ce qu'on pense, qui fait d'une lettre l'expression franche de la passion, sans s'exposer à trahir aucun de ces mouvements spontanés qui en pourraient faire soupçonner le désintéressement et la durée; elle s'abandonnait à tout le charme de ce portrait flatté, de cette harmonie de paroles qui enivraient son imagination et son coeur.

O don céleste de peindre ce qu'on sent avec des mots heureux, persuasifs! Présent funeste qui fait tant d'innocents parjures et tant de belles dupes! Passer la journée, la nuit, avec un billet tendre, le relire, le commenter cent fois, le graver dans sa mémoire, en faire l'évangile de son coeur! Quoi de moins coupable, dit-on, lorsqu'on se promet de fuir celui qui l'a écrit? L'absence n'est-elle pas un sûr remède contre cette affreuse maladie?