Au moment ou madame Talma achevait ces mots, Ellénore parut à la porte du salon, le visage pâle, les traits contractés et dans une agitation pénible qu'elle s'efforçait en vain de dissimuler. On devinait qu'elle était porteur d'une nouvelle triste et qu'elle cherchait les expressions qui en devaient le mieux atténuer l'effet, soin touchant qui trompe toutes les terreurs, excepté celles d'une mère.

XIII

Si, comme le prétendent certains philosophes, les faibles humains ont été de tout temps pourvus des mêmes vertus et des mêmes vices, on ne peut nier l'influence des révolutions sur la manière d'exercer les unes et les autres.

Les grands dangers ramènent aux idées vraies; là seulement, la générosité, le dévouement, le courage héroïque reprennent leur rang. Les convenances du monde, ces mille et une lois d'une société détrônée, se bravent sans inconvénient. On pardonne aux fautes rachetées par de nobles qualités; on préfère l'imprudence au calcul, la faiblesse à l'hypocrisie; enfin, l'on est moins prude et plus sévère.

Cela explique l'indulgence qu'on avait, à l'époque que nous retraçons, pour les torts de l'amour, et le peu de soins qu'on prenait d'en cacher les suites. Les plus grandes dames de l'ancien régime réduite au veuvage par la faute de l'anarchie, payaient quelquefois leur sortie de prison d'un abandon complet; et quand le libérateur était jeune et beau, lorsqu'il risquait sa vie pour sauver celle de la noble prisonnière, la reconnaissance de celle-ci était sans bornes. Il existe encore plusieurs preuves vivantes de cet excès de gratitude; on les cachait peu, lorsque le mystère n'était pas indispensable, et l'on voyait chaque jour de jeunes insensées préférer l'éclat d'une rupture à l'ennui de tromper un vieux mari, au remords de lui donner des héritiers de fantaisie.

C'était fort immoral, dit-on, d'un exemple pernicieux. Il vaut mieux tromper saintement, soit: on ne peut disputer des goûts ni des vices; mais enfin, la naïveté dans les passions, le désintéressement dans les liaisons de coeur, était un des travers de l'époque. On en est bien corrigé.

La spirituelle Julie, dont la vie noblement galante avait été cruellement expiée par son mariage avec un homme de grand talent, d'une admirable figure, mais beaucoup plus jeune qu'elle, avait eu avant ce mariage un fils, que son père, excellent gentilhomme, ne reniait pas, et auquel il avait donné son nom et la meilleure éducation militaire.

Félix de Ségur était un de ces modèles de jeunes officiers, dont les auteurs de romans et les femmes exaltées faisaient alors leurs héros. Intrépides à l'armée, timides dans un salon, passant de la mélancolie d'un amoureux à la gaieté d'un enfant; c'était la bravoure, l'élégance en personne.

L'abnégation de soi-même, si commune chez les mères, avait décidé madame Talma à laisser demeurer Félix chez son père pendant ses moments de congé. Elle comptait avec raison sur l'empire d'une si douce présence. En effet, le vicomte de Ségur, dont la frivolité se bornait à son langage, sans influer sur ses actions, avait pour Félix une tendresse extrême, et ne s'absentait jamais de Paris quand il était permis à son fils d'y séjourner quelque temps; mais il était à l'armée, et le vicomte venait de partir pour Barège, où une affection de poitrine l'attirait. Son appartement était resté confié à un vieux valet de chambre, qui, après avoir régné sur un nombreux domestique, en était réduit à cumuler les emplois d'intendant, de cuisinier, de frotteur, etc.

Ce brave homme balayait humblement l'antichambre de son maître, lorsqu'on frappa vivement à la porte. Il ouvre, et jette un cri perçant en voyant le jeune Félix étendu sur un brancard porté par deux hommes. La pâleur du blessé redouble l'effroi du valet de chambre. Il aide à le transporter sur le lit du vicomte, et commande à l'un des porteurs d'aller chercher un chirurgien.