—Ah ça! dis donc, ça va joliment avec cette petite femme-là; et si, comme je le crois, ton maître est généreux, c'est un amour qui doit doubler tes profits.
—Cela ne te regarde pas; les domestiques ne doivent pas se mêler des affaires des maîtres. Certainement, plus on porte de billets, plus on a de pourboires, et je ne me plains pas; aussi je serais très-fâché de perdre une si bonne place; c'est pourquoi je ne veux pas me faire gronder: j'irai un autre jour voir ce beau brigand; mais, quant à ce soir, je serai de planton au Vaudeville de la rue de Chartres.
On devine qu'au nom de madame de Sermoise, le faux charretier avait tressailli, et que son attention s'était portée tout entière sur les causeurs attablés près de lui.
—J'irai au Vaudeville, pensa-t-il, je me placerai dans les combles, à l'abri de tous les regards qui pourraient me reconnaître. De là, je les observerai tous les deux, et je saurai bientôt à quoi m'en tenir. Oh! que le ciel prenne pitié de moi, et m'épargne quelque folie.
M. de Sermoise passa tout le temps qui s'écoula entre la conversation qu'il venait d'entendre et l'heure du spectacle, à se raisonner sur sa situation et sur le parti à prendre dans le cas, trop facile à prévoir, où il aurait la certitude d'être trahi; car il avait été aimé de sa femme; il savait de quel feu ses yeux s'animaient lorsqu'elle écoutait la voix qui lui était chère; de quelle langueur divine s'embellissait chacun de ses mouvements quand une tendre émotion troublait son coeur; et, semblable à l'avare à qui l'on vient de voler son trésor, il était sûr d'en reconnaître jusqu'aux moindres pièces de monnaie.
L'envie de se convaincre, cette manie si fatale aux jaloux, qui les porte d'ordinaire à la tyrannie, au meurtre même, agit différemment sur M. de Sermoise; lorsque par la suite de son espionnage conjugal, il n'eut plus aucun doute sur son malheur, il ne pensa qu'à s'ôter tout moyen de céder à sa juste colère; il sentit qu'en revoyant son rival ou son infidèle, il ne pourrait contenir sa rage; qu'il en résulterait un éclat funeste à tous les trois, sans que la joie féroce de la vengeance pût compenser la perte d'un bonheur à jamais évanoui. Enfin, dans son désespoir généreux, préférant souffrir seul, à la triste consolation de faire partager son supplice, il se décide à s'enfuir au bout du monde, à déserter, à laisser croire sa mort, certain qu'on le supposerait plutôt tué que traître à sa patrie.
Sans autre ressource que les dix-huit louis qui lui restent, il marche vers le nord tant que ses forces le lui permettent, demandant l'hospitalité de grange en grange, vivant de pain et d'eau, couchant sur la paille, lavant lui-même son linge dans les rivières qu'il lui faut traverser, évitant toute camaraderie de voyageur qui pourrait faire soupçonner sa blouse de cacher un habit, choisissant les sentiers les plus déserts; il marche sans repos, sans désir d'arriver; uniquement pour mettre le plus d'espace possible entre lui et ce qu'il regrette!
Nous ne le suivrons pas dans ce pèlerinage sans but, sans exemple, peut-être, car le courage de s'isoler dans sa douleur est le plus difficile à l'homme. Se venger et se plaindre, voilà les besoins les plus impérieux de son âme. N'y pas céder, se résigner à porter sa croix sans murmure, à subir dignement son martyre, c'est imiter le Christ; c'est s'élever jusqu'à Dieu.
Le bruit de la disparition du capitaine Sermoise se répand bientôt dans l'armée. Son général écrit à Paris pour avoir des nouvelles du déserteur; mais personne ne l'a vu, et toutes les démarches ordonnées pour s'assurer qu'il n'a pas été la victime d'un accident ou d'un assassinat n'amènent aucun renseignement. Sa famille, ses amis sont dans une anxiété sans pareille. Sa femme pleure, mais sans montrer cette cruelle agitation qui naît du combat d'une triste certitude avec un reste d'espoir. On dirait qu'elle est dans la confidence du ciel, et qu'elle sait comment il a disposé du sort de son mari; des sanglots seuls s'échappent de son coeur; nulle plainte, nulle parole ne soulage sa peine, et lorsqu'émue de sa sombre douleur on cherche à lui prouver que n'ayant pas la preuve du malheur qui la désole, elle doit en douter encore, elle lève au ciel ses yeux baignés de larmes et répond par cet amer sourire du désespoir qui déconcerte toute tentative de consolation.
Ellénore avait prévu ce que l'imprudence de Félix et de madame de Sermoise leur attirerait de chagrins et de blâme. Elle aurait pu s'armer contre eux de leurs dédains de ses avis pour les abandonner au châtiment qu'ils avaient mérité. Mais la noblesse de son coeur ne lui permettait pas ces lâches procédés que le monde appelle de sages précautions, et elle courut offrir à madame de Sermoise tous les secours d'une amitié qui tenait plus de la pitié que de la sympathie.