La manière dont on vivait alors, sans étiquette, sans devoir de société ni d'orgueil, donnait une grande facilité à suivre ses inclinations. Il en résultait que les amours, déjà si mal dissimulés quand le monde s'en occupe et s'en indigne, étaient naïvement trahis par le besoin de se voir, d'être toujours ensemble, et par le peu d'obstacles qu'on rencontrait dans l'accomplissement de son bonheur.

Cette classe choisie, composées de rangs plus ou moins élevés, mais dont les manières sont semblables, cette espèce de confrérie qu'on a appelée de tous temps la bonne compagnie, était alors si dispersée, si bouleversée, qu'on se croyait à l'abri de sa police et de ses jugements; sauf l'intéressé principal qu'il fallait tromper à tout prix, on se contraignait fort peu avec les indifférents, et ce dédain offensant, ils s'en vengeaient d'ordinaire par d'innocentes plaisanteries, qui, répétées de bouche en bouche, devenaient bientôt d'infâmes délations.

C'est ainsi que M. de Sermoise fut instruit des assiduités de Félix près de sa femme. Un de ces amis zélés, dont le plus grand plaisir est de mettre au désespoir l'ami qu'il préfère, s'était vanté, par lettre au jeune capitaine, d'avoir exercé une telle surveillance sur les sentiments et les démarches de madame de Sermoise, qu'il ne pouvait se taire plus longtemps sur sa conduite.

Cette perfide nouvelle arriva au camp le soir même d'une affaire où M. de Sermoise s'était particulièrement distingué. Succès glorieux; à cette époque où l'héroïsme courait les rangs de l'armée. Confiant dans sa réputation de brave, dans la nouvelle preuve qu'il vient de donner de son dévouement à la patrie, M. de Sermoise croit pouvoir suivre l'impulsion de sa colère sans compromettre son honneur militaire. Il part la nuit même, et sous la blouse d'un charretier, il traverse à pied les montagnes qui séparent la France de l'Italie. Muni d'une petite somme en or, il se met à la suite d'un conducteur de vins du Midi, lui rend quelques services, guide ses chevaux pendant que le charretier sommeille étendu sur ses tonneaux, et parvient ainsi à gagner Paris, en passant partout pour l'aide du conducteur.

A la faveur de son déguisement, M. de Sermoise va se placer en embuscade près de la maison de sa femme. Il y voit entrer M. Félix de Ségur. Il a peine à maîtriser le premier mouvement qui le porte à se jeter sur lui pour l'étrangler, quitte à se battre ensuite s'il échoue dans l'attaque. Mais son amour l'arrête. Si l'avis qu'il a reçu était faux? si, abusé par l'apparence, on avait pris l'intérêt que toute femme porte à un pauvre blessé, pour l'entraînement d'une passion coupable? si quelque maîtresse détrônée par le mariage avait imaginé cette calomnie pour se venger du même coup de son infidèle et de sa rivale? O doux espoir! comment ne pas tout tenter pour s'assurer de ce qu'on désire!

C'en est fait, M. de Sermoise n'en croira que lui; et pour combiner à loisir les moyens les plus propres à l'éclairer, il s'assied à la seule table qui soit libre, les autres étant occupées par des ouvriers et des domestiques du voisinage.

Ces derniers, échauffés par le vin, parlent très-haut; l'un d'eux demande à un de ses camarades s'il ne viendra pas avec lui, la soir même, au fameux drame de Robert, chef de Brigands, qui fait courir tout Paris au Marais.

—Est-ce que je le peux? répond ce dernier; ne faut-il pas que j'aille chercher mon maître au Vaudeville, ous qu'on donne une pièce de son père?

—Est-ce qu'il n'est pas guéri de sa blessure? est-ce qu'il a encore besoin de toi pour le soutenir?

—Ah! vraiment il se porte aussi bien que toi et moi, et il ne craint pas d'aller à pied; mais quand il est avec madame de Sermoise, ce qui arrive tous les jours, et qu'il fait mauvais temps, faut que je sois là pour leur aller chercher un fiacre.