«On doit remarquer, et peut-être avec quelque surprise, tous mes efforts en ce moment pour expliquer, pour atténuer presque la gloire de Bonaparte; il ne s'en offensera pas. Le dirai-je? j'ai craint un instant pour lui cette ombrageuse inquiétude qui, dans une république naissante, s'alarme de tout ce qui semble porter une atteinte à l'égalité; mais je m'abusais: la grandeur personnelle, loin de blesser l'égalité, en est le plus bel ornement, et, dans cette journée même, les républicains doivent tous se trouver plus grands. Et quand je pensa à tout ce qu'il faut pour se faire pardonner cette gloire, à ce goût antique de la simplicité qui le distingue, à son amour pour les sciences abstraites, à ses lectures favorites, à ce sublime OSSIAN qui semble le détacher de la terre; quand personne n'ignore ses profonds mépris pour l'éclat, pour le luxe, pour le faste, ces méprisables ambitions des âmes communes, ah! loin de redouter ce qu'on voudrait appeler son ambition, je sens qu'il nous faudra peut-être le solliciter un jour pour l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entière sera libre. Peut-être lui ne le sera jamais.»
—Et vous concluez de ce discours que le petit caporal veut profiter de ses succès pour s'emparer du pouvoir? dit madame de Condorcet.
—Sur ce point, je ne sais pas positivement ce qui est; mais je sais bien ce que M. de Talleyrand suppose; il est trop fin pour ne s'être pas aperçu qu'on n'aime rien tant que d'être vanté sur les qualités qu'on n'a pas, et s'il exalte le républicanisme de Bonaparte, c'est qu'il a deviné ses projets ambitieux, reprit Adolphe en affectant d'être tout entier aux intérêts politiques qui alimentaient la conversation.
Ellénore, ne voulant pas paraître avoir l'esprit moins libre, y mêla quelques-unes de ces observations profondes qui révèlent les habitudes studieuses d'un esprit réfléchi. Puis, craignant de tomber dans le pédantisme politique, elle se jeta dans l'ironie et demanda à tous les prétendus champions de la liberté, là présents, si c'était bien sérieusement qu'ils s'établissaient les défenseurs d'une divinité à laquelle pas un d'eux ne croyait.
On peut se faire une idée des exclamations qui accueillirent cette singulière attaque. Et Adolphe la mit sur le compte des préventions anglaises de madame Mansley.
—Cette chère liberté, dit-il, n'ayant pas moins coûté à nos voisins qu'à nous, pour la conquérir et l'épouser, ils ont, comme tous les maris, la prétention de la garder pour eux seuls. Mais nous en sommes les amants, et ce titre-là répond de notre constance.
—Vous, messieurs! reprit Ellénore, avec un sourire de pitié; vous, les fanatiques de la liberté. Vous, qui n'aimez qu'à dominer ou à servir! Vous avez bien trop d'esprit, vraiment, pour le sacrifier aux simples intérêts de la chose publique. Il vous faut des effets surprenants, des succès miraculeux, des héros à encenser, des puissants à flatter. Enfin, vous ne vivez que des charmants poisons qui tuent l'égalité.
—Ceci est d'une injustice révoltante, s'écria Garat, le publiciste, imaginer que les auteurs d'une révolution telle que la nôtre se courberont de nouveau si volontairement sous le joug qu'ils ont secoué, et reprendront gaiement les chaînes rompues au prix de tant de sang! C'est nous calomnier tous.
—Eh bien, si je vous fais injure, si dans moins de cinq ans, vous n'êtes pas les sujets les plus soumis d'un pouvoir despotique, je consens à subir tous les supplices qu'il vous plaira de m'imposer.
—Cinq ans! c'est bien long, madame, dit Adolphe en souriant; ne pourriez-vous avancer un peu l'époque où nous aurons quelques droits sur vous?