—Je le pourrais, je crois, sans nul danger, car vous qui, le premier, avez douté de ce que je prédis, vous ne résisterez pas plus qu'un autre au torrent qui emportera la liberté française et tous ses éloquents soutiens.

—Cela aurait été possible il y a quelques moments, madame; mais à présent qu'il y va de l'honneur de vous vaincre, de vous infliger une punition à son choix, je vous jure qu'il n'est pas d'attrait, de menaces, de pouvoir au monde qui puisse me faire changer d'opinion.

—Qu'on dise après ceci que la république a tué la galanterie! s'écria Chénier: heureusement, nous sommes là pour prouver que c'est une calomnie; mais c'en est une aussi que de nous croire assez faibles pour nous prosterner devant une tyrannie quelconque, fût-ce même celle de la gloire. Il y a tout à parier que ce vainqueur de l'Italie, malgré les belles phrases patriotiques qu'il nous a débitées ce matin en répondant à notre ministre défroqué, ne pense qu'à changer son épée en sceptre; d'ailleurs, il n'en aurait pas l'idée que nos ministres la lui donneraient, tant ils se courbent devant lui; à cet égard, je partage l'opinion de madame Mansley. Seulement, je ne crois pas à l'unanimité des suffrages de serments parjures qu'elle prédit; j'espère qu'il restera assez de fidèles à la liberté pour gêner le despotisme qui couve; quant à moi, j'ai payé trop cher l'honneur de la défendre, pour ne pas être un de ses martyrs.

En finissant ces mots, Chénier se retira, et dès qu'il fut sorti, chacun se récria sur l'altération de son visage, qui portait l'empreinte d'une vive douleur morale et physique.

—Ce n'est pas étonnant, dit M. Guinguéné, l'un des amis dévoués de Chénier, le malheureux est assassiné chaque matin par un poignard anonyme, et il n'est pas de santé ni de force d'âme qui puissent résister à de semblables coups.

—Mais d'où viennent-ils? demanda madame de Condorcet.

—D'une main inconnue, qui change chaque jour d'écriture pour lui adresser les mêmes mots.

—Ces mots sont donc bien terribles; car Chénier a trop d'expérience et d'esprit pour attacher la moindre importance à une lettre anonyme.

—C'est ce que je lui répète sans cesse, et ce qu'il dit lui-même. Ce qui ne l'empêche pas de devenir pâle comme la mort toutes les fois qu'on lui remet une lettre, et de rester des heures entières la poitrine haletante, les mains contractées, les yeux rouges fixés sur cette phrase sanglante:

«Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?»