—Quelle horreur! s'écria M. de Rheinfeld.

—Dites: Quelle calomnie! ajouta le citoyen Garat; car j'ai été témoin de tout ce qu'a tenté Chénier pour sauver son frère, et combien de fois il a risqué de se faire arrêter et guillotiner pour arracher André aux mains de ses bourreaux.

—Sans doute, c'est une calomnie, dit le chevalier de Panat, mais convenez que, dans la même position, elle n'aurait jamais atteint ni vous ni moi.

—Que voulez-vous dire?

—Que ni vous ni moi, ni aucune personne ici présente, ne seraient restés, une minute après le supplice de leur frère, attachés au gouvernement qui l'avait fait périr sur l'échafaud.

—Cela est bien facile à dire, reprit M. Guinguéné; mais quand la démission est un arrêt du mort, on hésite à l'offrir ou à la demander.

—Alors on subit les conséquences de sa timidité. C'est ainsi que les plus belles actions avortent: on les porte au plus haut degré; elles allaient atteindre au sublime, il ne fallait plus qu'un effort, le courage épuisé en est incapable, et tout ce qu'on a fait d'admirable disparaît sous le reproche de ce qu'on aurait du faire.

Cette réflexion ne trouvant pas de contradicteurs, on se rejeta sur la pitié qu'inspirait l'état de Chénier et sur les moyens d'empêcher la fatale lettre de lui parvenir.

—Vous pensez bien que j'en ai beaucoup tenté, répondit M. Guinguéné; mais tous ont été déjoués avec une adresse inconcevable. Enfin, craignant qu'aidés de ses domestiques, nous puissions soustraire quelques-unes de ces lettres quotidiennes, les lâches auteurs les ont adressées au président même de la Convention, et depuis au membre du conseil des Cinq-Cents.

«C'est en pleine assemblée, et souvent au milieu d'une vive discussion que le malheureux reçoit sur la même plaie le même coup qui l'a faite, et qui la rend chaque jour plus mortelle.