—Vous me faites frémir.

—Eh bien, résignez-vous à m'entendre avant ou après votre séance politique.

—Comme il vous plaira. Cependant j'aurai l'esprit plus libre, je crois, avant de vous avoir entendue; mais, de toute façon, promettez-moi de garder un profond silence à mon égard tant que je n'aurai pas plaidé ma cause.

Il fut convenu qu'Adolphe viendrait se faire sermonner le lendemain, n'importe sur quel sujet, en sortant du club de l'hôtel de Salm.

Son discours, quoique fort raisonnable pour l'époque, eut un succès éclatant, et jamais aucun de ceux qu'il a obtenus depuis sur un plus grand théâtre ne l'a plus doucement enivré. L'idée qu'Ellénore ne pourrait échapper à son éloge, qu'il la poursuivrait jusque chez les ennemis de la Révolution, le ravissait, car son discours portait l'empreinte d'une horreur profonde pour les crimes commis au nom de la liberté, et promettait aux opprimés du gouvernement nouveau un zélé défenseur. Aussi les royalistes en parlaient-ils avec une admiration qui tenait de l'espoir, M. de Savernon seul persistait à blâmer toutes les actions et les paroles de M. de Rheinfeld.

Les travers attachés à l'esprit de parti étaient alors fort communs et faisaient le tourment des familles, dont la moitié, ayant pris part à la révolution, en suivait les chances, tandis que l'autre moitié, élevée dans le culte de l'absolutisme royal, ne comprenait pas que la France pût se soumettre encore longtemps à un autre pouvoir, et en attendait impatiemment le retour.

Malgré cette loi du Directoire qui forçait les membres des assemblées législatives à jurer, par serment, qu'ils n'avaient aucun parent émigré, on en voyait tous les jours solliciter la radiation de soi-disant amis intimes, qui leur tenaient encore de plus près. Eh bien, dans ces Français rendus à leur patrie, grâce au crédit d'un honnête républicain, il s'en trouvait un bien petit nombre d'assez reconnaissants pour ne pas haïr leur bienfaiteur, et d'assez sages pour permettre à leurs enfants d'aller chercher dans nos armées ce qui pare toujours un grand nom: les dangers et la gloire.

—Je pourrais me dispenser de vous parler de ce qui m'a fait vous demander cet entretien, dit madame Talma en voyant entrer M. de Rheinfeld, car vous le savez sans doute aussi bien que moi; mais si je n'ai pas la prétention de vous instruire, j'ai celle de vous éclairer sur les suites du roman que vous commencez, sans nulle prévision des scènes qu'il doit amener.

—Vous oubliez qu'on ne fait pas un roman sans amour mutuel, et que le courage d'aimer tout seul est bientôt épuisé. Mais je réponds là à ma pensée plus qu'à la vôtre, dit Adolphe en souriant.

—Vous répondez fort mal, il est vrai, mais vous comprenez fort bien, cher ami, et je ne serai pas obligée de vous prouver pourquoi il est urgent que vous accompagniez madame de Seldorf dans le voyage qu'elle va faire en Suisse, pendant que son mari sera en mission.