—Je ne veux plus rien entendre, laissez-moi dans le ciel.
Pendant qu'il glissait ces mots d'une voix émue dans l'oreille d'Ellénore, M. de Chauvelin, que ses idées libérales n'empêchaient pas d'être fidèle à notre vieille galanterie, ramassait l'éventail et le rendait à madame Mansley.
Que de fois on s'est ainsi innocemment fait le complice des faiblesses qu'on blâme.
De tous les secrets, le plus difficile à garder est celui de son bonheur. Le regard, l'agitation, l'éloquence appliquée aux sujets les plus indifférents, tout le trahit. Madame Talma, frappée de la gaieté subite d'Adolphe et de l'accablement où était tombée tout à coup Ellénore, devina sans peine qu'il s'était passé entre eux un de ces événements imperceptibles qui, sans nulle importance pour les autres, décident parfois du sort de deux personnes.
Sa prévention en faveur de M. de Rheinfeld ne lui permettait pas de croire qu'on pût, non-seulement le haïr, mais n'être pas sensible à son amour, et sa prudente amitié commençait à trembler pour le repos d'Ellénore.
—Si leur malveillance réciproque était réelle, pensait madame Talma; si leurs injures n'étaient pas un voile, si elles partaient du coeur, il y a longtemps qu'ils seraient brouillés à mort. C'est le pressentiment des malheurs qui doivent résulter d'une liaison deux fois coupable, qui leur a inspiré jusqu'ici ce moyen de défense; mais il vient d'échouer. J'ignore comment une si courageuse résolution a pu succomber à la conversation politique qui captive depuis deux heures l'attention de tous ceux qui sont ici. Il faut que le diable ou l'amour s'en soit mêlé, et je ne saurais, sans trahison, laisser Adolphe s'embarquer à la vue de l'orage, et ne pas lui montrer les remords qui l'attendent, s'il ajoute un malheur de plus à tous ceux qui ont déjà flétri l'existence de madame Mansley.
En conséquence de ce raisonnement, madame Talma choisit un moment où
Adolphe passait près d'elle pour lui dire:
—Je voudrais vous voir demain matin, j'ai à causer avec vous.
—J'en suis désolé, mais cela m'est impossible, répondit Adolphe. C'est demain la première séance du club de l'hôtel de Salm. J'ai promis d'en faire le discours d'ouverture, et je ne veux pas laisser échapper une si bonne occasion de dire tout ce que je pense sur le terrorisme, le royalisme et le faux patriotisme qui sont aujourd'hui les plus grands ennemis de la France, enfin j'espère un succès, et je vous avouerai que jamais il ne viendra plus à propos.
—Ah! ah! vous comptez sur votre talent pour vous seconder dans quelque mauvaise action, n'est-ce pas? Eh bien, soit; montrez-vous avec toute votre supériorité, je me charge de faire valoir vos défauts.