La convalescence du petit Frédéric exigeant des soins particuliers et surtout un air pur, Ellénore loua une jolie maison dans la vallée de Montmorency et fut s'y établir. Elle espérait y jouir d'une solitude complète, mais la proximité de Paris lui attirait beaucoup de visites; seulement elles étaient plus longues qu'à la ville.
Tout faisait présager un nouveau changement dans le gouvernement; le retour inopiné du général Bonaparte donnait l'espoir de le voir mettre fin aux abus de tous genres qui entraînaient l'État à sa ruine. Chaque parti se flattait d'un succès; les républicains seuls se méfiaient des protestations démocratiques qui ornaient les proclamations éloquentes du vainqueur de l'Italie. Les plus indépendants se disposaient à combattre de tous leurs moyens le pouvoir absolu qui devait bientôt remplacer l'anarchie.
Peu de temps avant le débarquement de Bonaparte à Fréjus, avait eu lieu, dans le champ de Mars, la grande fête nationale de la fondation de la République. Chaque ministre, à l'imitation des orateurs grecs et romains, qui, grâce au climat d'Athènes et de Rome, pouvaient haranguer le peuple en plein air, s'était imaginé de monter tour à tour à une tribune drapée à la grecque, pour proclamer, dans une foule de phrases emphatiques, l'un les belles actions, les bons ouvrages, l'autre les départements qui avaient bien mérité de la patrie par leurs victoires sur les hordes royales.
A ces discours, dont le vent emportait la moitié, succéda la marche d'un bataillon de conscrits qui venait recevoir son drapeau des mains du président du Directoire; il profita de cette occasion pour les inviter à abjurer les haines, à ne songer qu'à la patrie en péril. Pendant qu'il leur prêchait la douceur, deux colombes passèrent, d'un vol égal et tranquille, au-dessus de l'autel de la Concorde, et traversèrent le champ de Mars sans jamais se séparer! Dans notre application à singer les anciens, les Parisiens ne manquèrent pas de tirer de ce vol d'oiseaux le plus heureux présage. Ce qui n'empêcha pas, huit jours après, de faire, au conseil des Cinq-Cents, la proposition de déclarer la patrie en danger.
Cette proposition, malheureusement très-fondée, devait ramener à Paris tous ceux qui, par leurs talents et leur courage, pouvaient apporter quelques secours au mauvais état des affaires publiques. Déjà plusieurs chefs vendéens étaient arrivés sous de faux noms, et y attendaient secrètement la révolution inévitable qu'ils espéraient faire tourner au profit de leur cause. On y parlait dans les salons, dans les endroits publics, sans nulle contrainte, de la chute prochaine du Directoire, et l'on discutait sur ce qu'on désirait mettre à sa place avec une franchise qui bravait la police et les événements.
Le souvenir de la Terreur était encore si vif, qu'à la condition d'en être pour jamais à l'abri, la France devait se laisser gouverner par le premier qui consoliderait ses victoires et rétablirait l'ordre dans ses finances. Mais ce héros, les émigrés le voyaient dans un Bourbon; les Vendéens dans un colonel évêque; les républicains dans le général Moreau, et l'armée entière dans Bonaparte.
La crainte d'une insurrection dont il était impossible de prévoir l'issue servait de prétexte à Ellénore pour prolonger son séjour à la campagne; elle se promettait même d'y passer l'hiver, en dépit des instances de M. de Savernon, pour qui le séjour de Paris était un besoin impérieux.
Il faisait partie d'une classe assez nombreuse alors, composée de gens échappés par miracle à la faux révolutionnaire, et à qui suffisait le plaisir de se revoir. Ils n'allaient pas dans le monde; mais ils ne pouvaient se passer des nouvelles du jour, de la représentation des pièces à succès, et même des caquets à la mode.
Avec ces goûts-là, on ne croit pas facilement aux plaisirs de la retraite; aussi M. de Savernon amenait-il sans cesse à madame Mansley les amis qu'il préférait, et même se hasardait-il parfois à lui présenter de nouvelles connaissances, et cela dans l'idée de la secourir contre l'ennui. Elle les accueillit d'abord froidement; puis, touchée de la bienveillance qu'on lui témoignait, elle y répondait par toutes les grâces d'une politesse hospitalière, dissimulant son profond découragement sous les dehors d'une douce mélancolie, se levant chaque matin sans former un désir, se reprochant de n'être pas assez heureuse de la santé de son fils, du calme, du bien-être de son existence; car voilà le triste effet d'un sentiment déçu. Dans les romans, on en triomphe ou on en meurt; dans la vie réelle, on ne fait ni l'un ni l'autre; satisfait de maîtriser ses actions, on laisse aller sa pensée. C'est le feu souterrain qui dessèche la plante et qui transforme en désert aride la montagne où le lis fleurissait.
—Je vous apporte de grandes nouvelles, dit M. de Savernon en arrivant un matin à Eaubonne, accompagné du chevalier de Panat et d'un jeune homme, qui, enveloppé dans un vaste manteau, se tenait à la porte du salon, sans oser la franchir.