—De grandes nouvelles! répète Ellénore. Ah, mon Dieu! vous me faites peur.
—Rassurez-vous, jamais révolution ne s'est faite à moins de frais. On ne s'est battu qu'à coups de langue; tout était préparé par votre ami l'abbé Siéyès, et vous êtes en ce moment sous son règne, si toutefois Bonaparte veut bien lui laisser une part dans le pouvoir qu'il vient d'envahir. Voilà encore un gouvernement de renversé, nous n'avons plus de Directoire. Reste à savoir ce que durera celui qu'on échafaude en ce moment; mais en attendant qu'il revienne à qui de droit, il faut bien s'y soumettre, et s'arranger pour échapper au zèle de sa police consulaire et nationale.
—Seriez-vous poursuivi?
—Pas encore, mais s'il fait beaucoup de recrues dans le genre de celle-ci, dit le chevalier en désignant la personne qui n'osait se montrer, il aura bientôt à répondre au plus rusé de tous les ministres.
—Quel est donc ce monsieur! demanda madame Mansley à voix basse.
—L'homme du monde qui a le moins de droit à votre bienveillance, reprit M. de Savernon, et qui est le plus innocent du mal qu'on vous a fait; aussi lui ai-je promis votre secours; mais il n'osera jamais le réclamer, si vous ne daignez l'y encourager.
—Votre intérêt pour monsieur lui répond de mon empressement à lui…
—Ah! madame, s'écria le jeune homme en se jetant aux pieds d'Ellénore, ne vous engagez point avant de savoir tout ce qu'on exige de vous; vous ne me reconnaissez pas, je voyageais avec mon gouverneur lorsque vous avez… fui… la maison… de ma mère…
—Quoi! vous seriez?… mais oui, ce sont ses traits, ses beaux cheveux blonds… C'est Édouard!…
—De Montévreux! ajouta le jeune homme d'un air humble, et ce nom, comment oser le prononcer devant vous?