Et ce mouvement dramatique, appuyé par la compagnie de grenadiers que commandait Murat, avait mis les représentants de la nation en déroute, mais non pas sans que le général Bonaparte leur eût adressé force paroles et proclamations. Aussi le soir, accablé de fatigue, demandait-il à son secrétaire s'il n'avait pas dit bien des bêtises; à quoi celui-ci répondit:
—Pas mal, général.
Sauf un petit nombre, tous les amis de la gloire, las d'obéir aux caprices de Barras, et confiants dans les promesses du vainqueur de l'Italie, se prêtèrent au mouvement qui livrait à Bonaparte le commandement de l'armée et la direction des affaires de l'État.
En homme habile, il chargea l'homme qu'il détestait le plus du soin de lui faire une constitution à leur usage. Pourtant Siéyès avait prononcé un discours peu de temps avant où du haut d'une tribune populaire il avait dit:
«La royauté ne se relèvera jamais. On ne verra plus ces hommes qui se disaient délégués du ciel pour opprimer avec plus de sécurité la terre, et qui ne voyaient dans la France que leur patrimoine, dans les Français que leurs sujets, et dans les lois que l'expression de leur bon plaisir.»
Mais Bonaparte connaissait la valeur de ces paroles, et ne s'en servit pas moins de l'orateur pour asseoir sa nouvelle puissance.
Nous ne rappelons ces faits que pour constater la partie comique attachée aux plus grands événements de notre histoire moderne. Siéyès, qui avait l'esprit fin et enjoué, était le premier à rire des inconséquences politiques dont il donnait l'exemple. C'est le mérite, ou le tort du caractère français que de tourner en plaisanterie les sujets les plus sérieux. L'abbé-consul avait déjà fait preuve de sa gaieté philosophique, lorsqu'en 1797, le 12 avril, il fut assassiné chez lui par l'ex-moine, nommé Poule, qui lui avait tiré à bout portant un coup d'arme à feu chargée de deux balles mâchées, dont l'une lui avait fracassé le bras, et l'autre déchiré la poitrine: l'ex-moine fut livré à la justice; mais elle était si indulgente à cette époque pour les intentions libérales des jacobins fanatiques, que le moine assassin fut bientôt remis en liberté.
En apprenant ce singulier jugement, Siéyès se contenta de dire à son portier:
—Si l'ex-moine Poule revient, vous lui direz que je n'y suis pas.
Depuis, en votant le sénatus-consulte qui revêtait Napoléon du titre d'empereur, et, en se rappelant son vote sur la mort de Louis XVI, il disait: