Une femme comme il y en a tant, ravie de voir si mal interpréter ses sentiments, n'aurait pas manqué d'abonder dans le raisonnement de M. de Ségur, mais la loyauté d'Ellénore s'y refusa. Loin de se mettre à l'abri du soupçon par une lâcheté, elle déclara hautement son estime pour la personne et le talent de M. de Rheinfeld. Seulement, ajouta-t-elle, nos opinions, nos habitudes différent; je vois d'abord le côté sérieux des choses, lui s'applique à n'en démontrer que le côté plaisant; mais ce défaut qui m'est désagréable dans sa conversation, il ne le porte, il faut en convenir, ni dans ses discours, ni dans ses ouvrages.
—Ce qui ne les empêche pas d'être fort insipides, dit M. de Savernon dont la partialité ne manquait pas une occasion d'être injuste et injurieuse pour Adolphe.
—Enfin, nous allons voir comment tous ces beaux esprits se conduiront, dit le chevalier. Voici déjà les Tuileries reconquises. On ne se loge pas dans ce palais monarchique pour y faire de l'égalité, et je m'attends à toutes les parodies des farces qui ont déterminé la grande révolution. C'est toujours ainsi, on ne chasse les gens que pour se mettre à leur place. Eh bien, tant mieux. Nous reverrons un peu de cette grandeur, de ce faste que nous regrettons. Sans compter qu'il y aura des apprentissages comiques, dont nous pourrons nous amuser.
—C'est fort bien, dit le duc de D…; mais avec le pouvoir arbitraire reviendront les conspirations; l'on répand déjà le bruit d'une tabatière empoisonnée trouvée sur le bureau du premier consul, et je sais de bonne part qu'on a fait cette nuit plusieurs arrestations.
A cette nouvelle, Ellénore et M. de Savernon échangèrent un regard qui exprimait leur crainte pour le jeune proscrit réfugié dans le pavillon du jardin, car, à chaque tentative contre la vie de Bonaparte, le ministre de la police redoublait de zèle, et ne manquait pas à se faire un mérite près de lui de son adresse à déjouer un complot, parfois imaginaire, mais plus souvent réel.
Il venait d'être averti, par ses espions, de la commande de plusieurs uniformes absolument semblables à ceux des guides consulaires, qui faisaient alors jour et nuit le service auprès du premier consul. Il sut que sous ce déguisement, et avec l'aide de prétendus ouvriers en marbre appelés pour travailler aux cheminées de la Malmaison, les conspirateurs devaient pénétrer dans le château, se cacher dans la carrière qui se trouve au bas du parc, et assassiner le général pendant une de ses promenades solitaires.
L'ordre de fermer l'entrée de cette carrière par une porte de fer ayant donné l'éveil aux chefs de la conspiration, elle avorta; mais la police n'en devint que plus active. Des agents furent envoyés, non-seulement dans tous les endroits de Paris soupçonnés de receler quelques officiers vendéens, ou quelques jacobins décidés à reconquérir à tout prix leur sceptre encore teint du sang de tant d'innocentes victimes; mais Fouché donna l'ordre de soumettre aux mêmes recherches les environs de Paris.
Le maire de chaque village fut obligé de déclarer le nombre et l'état des habitants de sa commune; de plus, on lui enjoignit de faire savoir à l'autorité occulte la qualité des visiteurs qui passaient ou séjournaient quelque temps dans les châteaux et maisons de campagne dépendant de sa mairie.
Il était difficile d'échapper à tant de surveillance. L'ambition, comprimée sous la Terreur, commençait à se réveiller dans toutes les classes; c'était à qui se ferait valoir près du gouvernement par un acte propice au maintien de l'ordre et surtout à l'expulsion des terroristes, dont le retour au pouvoir était l'effroi de tous les autres partis. On parlait de rétablir plusieurs emplois supprimés au nom de l'égalité et dont les petits émoluments étaient déjà convoités par ceux qui en avaient le plus vivement sollicité l'abolition.
Malheureusement, le maire d'Eaubonne était un de ces zélés qui dénonceraient leur père pour avoir le plaisir de le sauver, et pour se rendre important aux yeux d'un ministre quelconque. Instruit par le garçon jardinier de madame Mansley qu'il voyait tous les soirs une lumière à travers les persiennes du pavillon, où personne n'habitait d'ordinaire, il mit un petit garçon du village en embuscade sur un cerisier qui, du champ voisin, dominait le jardin d'Ellénore; de la, le petit drôle voyait tout ce qui se passait dans le pavillon. Mais une journée entière s'était déjà écoulée sans qu'il eût eu l'occasion de faire aucune remarque, et il se disposait à quitter son poste lorsqu'à la lueur du crépuscule il vit une persienne s'entr'ouvrir et un homme sortir du pavillon avec toutes les précautions d'une personne qui craint d'être vue ou entendue.