—De moi, qui n'ai jamais vu le citoyen Fouché? qui ne le connais que de réputation? ce qui explique assez mon éloignement pour lui; comment m'accorderait-il la moindre grâce? En vérité, ce serait par trop généreux de sa part.

—Oh! les hommes d'État n'entrent pas dans ces petites considérations; ils se servent de ceux qui leur sont utiles, et servent ceux qu'ils détestent, sans être arrêtés par les opinions et les sentiments qu'ils leur supposent. Je vous en donne pour exemple Bonaparte et Fouché: tous deux se haïssent cordialement, ils sont sans aucune illusion l'un sur l'autre; mais le premier a besoin de la ruse, des intrigues du second pour arriver à son but, et le second espère trop bien exploiter à son profit l'ambition du vainqueur de l'Italie, pour ne pas la servir de tout son pouvoir.

—En quoi puis-je être utile au ministre de la police?

—Je n'en sais rien, mais il désire vous parler; et c'est pour obtenir de vous l'honneur d'un moment d'entretien, qu'il m'a envoyé vers vous!

—Voilà donc ce que vous aviez tant de peine à m'apprendre? s'écria Ellénore… Je le conçois; car tous les soins que prend votre amitié pour gazer une sommation brutale n'y change rien. Je suis mandée à la police, voilà le fait.

—Vous confondez une invitation avec un ordre.

—Parce qu'il faut obéir également à tous deux, et que l'idée d'un semblable interrogatoire me glace de terreur.

—Il ne saurait vous embarrasser. En recevant M. de Montévreux à la campagne, vous pouviez ignorer qu'il n'eût pas la permission d'être en France.

—Sans doute, mais je ne l'ignorais pas.

—Ah! si vous allez vous piquer de franchise avec la police, vous vous perdrez sans sauver votre protégé. Prenez-y garde, la conspiration dont tous les complices ne sont pas encore dénoncés rend son affaire très-mauvaise. N'ajoutez pas au danger de sa situation par des aveux de luxe ou par des mots injurieux. Vous êtes belle, aimable, spirituelle; servez-vous de tous ces dons pour fléchir la sévérité de son juge. Je ne vous dis pas d'avoir l'air de l'adorer; mais la plus honnête femme du monde sait fort bien employer ses moyens de séduction au profit d'une bonne oeuvre, sans qu'il en coûte rien à sa vertu. Un sourire, une flatterie indirecte, suffisent pour apaiser la colère d'un tyran, et changent souvent sa rigueur en clémence. Essayez.