—Je ne saurais, dit Ellénore accablée sous la nécessité de subir cet interrogatoire. Ma nature s'y refuse. Je puis dissimuler le dégoût qu'on m'inspire, mais feindre la bienveillance pour qui me fait horreur, est un effort au-dessus de mon courage. Ah! mon Dieu! s'il vous était possible de m'épargner cette cruelle épreuve! Dites que je suis malade, en fuite… que sais-je?… trouvez un moyen…
—Il n'en est pas, interrompit M. Duchosal; croyez que si j'en avais découvert un, je ne serais pas venu vous supplier, au nom de votre repos, au nom de la sûreté des royalistes qui vous intéressent, de céder à cette invitation, et d'en tirer tout le parti possible en faveur du pauvre prisonnier, dont le sort est peut-être dans vos mains.
Après avoir perdu toute espérance de s'épargner une si pénible démarche, Madame Mansley ne pensa plus qu'à la rendre secrète; car les rapports avec la police, si innocents qu'ils puissent être, sont toujours suspects.
Le ministre l'attendait le lendemain matin; il fut décidé, entre elle et M. Duchosal, qu'elle irait le prendre pour qu'il l'introduisit chez le citoyen Fouché à l'heure qui suit son déjeuner, moment qu'il se réservait ordinairement pour sa correspondance particulière, et où l'on était moins exposé à rencontrer des postulants d'audience.
—Si le malheur qui me poursuit, veut que je sois vue chez ce ministre infernal par quelque parent de la duchesse de Montévreux, venu comme moi dans cet antre de perdition pour en tirer le pauvre Édouard, je suis perdue, dit Ellénore avec rage; il croira que je viens faire mon rapport ou chercher la récompense de mon infamie! Non, tout vaut mieux que de se prêter à affermir de si atroces suppositions. Je n'irai point… qu'on m'y traîne prisonnière, qu'on m'y fasse subir le sort qu'on réserve aux conspirateurs, peu m'importe; le supplice que le bourreau des Lyonnais et de Louis XVI m'infligera sera toujours plus doux et moins honteux que celui de passer pour être sa complice.
Et, revenue par cette idée à toute sa résistance, Ellénore n'écoutait plus les représentations de son ami; il fut obligé de la menacer de nouveau des malheurs dont son refus allait la rendre responsable. Il lui en fit une peinture si effrayante, qu'elle se résigna à se rendre à l'hôtel de la police à peu près aussi tristement qu'on marche à l'échafaud.
Le malheur est moins dur à supporter qu'à craindre, a écrit un auteur moderne, et l'on en peut dire autant des démarches qu'on redoute le plus. Il y a un fond de curiosité dans l'esprit humain qui le distrait en dépit de sa préoccupation. Puis, le mouvement, l'aspect d'objets nouveaux, de visages inconnus sont autant de nuages qui passent devant votre pensée et qui la calment en la voilant.
Ellénore ne connaissant le citoyen Fouché que par ses exploits révolutionnaires, s'en était fait une idée analogue à ses actions, et se le figurait, avec la chevelure noire, l'oeil caverneux et le rire féroce d'un brigand de mélodrame.
Déjà la vue des salons dorés du ministère l'avait déconcertée sur l'austérité républicaine de l'ancien conventionnel; mais ce luxe tenant au riche hôtel livré par ses nobles propriétaires à leurs démocrates vainqueurs, ne prouvait rien contre la haine du maître présent pour tout ce qui brillait, et elle s'attendait à trouver l'empereur des espions.
Dans le simple appareil D'un mouchard que l'on vient d'arracher au sommeil.