—Voilà donc pourquoi je suis mandée ici; cet homme, me jugeant d'après lui, attend de mon juste ressentiment la dénonciation qui doit mettre en son pouvoir ma plus cruelle ennemie. Voyons ce que sa finesse tentera pour me corrompre.

—Les plus beaux sentiments nous égarent quelquefois, reprit le ministre avec un air de bonhomie. Vous croyez peut-être rendre service à la mère et au fils en refusant de vous charger de faire savoir à la première que sa lettre au citoyen Demerville a été surprise, et qu'elle contient une phrase entre autres qui la mènerait tout droit à l'échafaud, si nous la mettions en jugement.

Ici, Fouché s'arrêta, pour contempler la pâleur qui couvrit tout à coup les traits d'Ellénore. Ne pouvant la soupçonner d'être si émue à l'idée du danger d'une ennemie.—Elle aime le fils, pensa-t-il, et cet amour-là m'aidera à tout savoir.

—Le premier consul sait, continua-t-il, que le complot tramé contre sa vie avait pour chefs des émigrés qui ont abaissé leur fierté jusqu'à traiter avec des républicains, ou plutôt des sectateurs de Robespierre, et cela dans la noble intention de le faire assassiner à la sortie de l'Opéra; lui, dont le système politique admettait l'oubli des torts comme un moyen de s'acquérir la popularité; lui qui me recommande tous les jours l'indulgence pour les émigrés qui se convertissent et reviennent au culte de la patrie; lui qui a autant d'horreur pour la guerre civile que de passion pour la guerre étrangère; l'assassiner! pour prix de sa peine à rétablir l'ordre, à rendre à chacun les moyens d'existence que lui ont enlevé les troubles et l'anarchie. Vous conviendrez qu'on s'indignerait à moins, et qu'il est permis de sévir contre des ennemis si sottement ingrats. Eh bien, ces ennemis contre lesquels la loi serait inexorable, nous voulons leur sauver la vie; mais à condition qu'ils sortiront sans délai du territoire de la République.

—Vous oubliez, citoyen, qu'il est aussi difficile de sortir de France que d'y rentrer, et qu'à moins d'être muni de tous les papiers nécessaires…

—Je les donnerai, interrompit vivement le ministre…

Puis s'arrêtant un moment, il ajouta:

—Dès que je saurai positivement que la ci-devant duchesse consent à en faire usage.

—Je vous le répète, j'ignore où elle se cache. Autrement, je lui conseillerais de profiter de votre avis.

—Et ce serait fort prudent; car son arrestation une fois ébruitée, je ne serai plus maître d'en atténuer les suites. La lettre qui l'accuse est déjà dans les mains du grand juge… Réfléchissez… Ah! mon Dieu! le moindre indice peut nous mettre sur la trace. Ne nous exposez pas à frapper à faux.