— Nous sommes prêts, dit avec impatience M. Louis (et je notai que son regard se dirigeait non sur moi mais sur la porte du clos). Voulez-vous comparer les épées, monsieur le vicomte ?
J’obéis, et j’allais placer mon homme, quand M. le capitaine me fit signe qu’il voulait me parler. Sans me soucier du mécontentement des autres, je le tirai à part.
Toute trace d’emportement avait disparu de son visage : il était pâle et soucieux.
— Voilà un tour d’idiot, dit-il d’un ton bref et à mi-voix. Si ce blanc-bec me transperce, je ne l’aurai pas volé. Voulez-vous me faire un plaisir, monsieur le vicomte ?
Je lui chuchotai que je ferais pour lui tout ce qui était en mon pouvoir.
— J’ai emprunté mille livres pour m’équiper en vue de cette campagne, reprit-il en évitant mon regard, à quelqu’un de Paris dont vous trouverez le nom dans ma valise qui est à l’auberge. S’il m’arrivait malheur, je vous serais reconnaissant de vouloir bien lui envoyer ce qui me reste d’argent. Voilà tout.
— Il sera remboursé en totalité, dis-je. J’en fais mon affaire.
Il me serra la main, et alla se mettre en position. Louis et moi nous nous plaçâmes chacun d’un côté des deux combattants, l’épée au poing, prêts à intervenir en cas de nécessité. On donna le signal, les acteurs principaux se saluèrent, tombèrent en garde, et tout aussitôt les lames engagées se froissèrent et cliquetèrent, tandis que les pigeons de la cathédrale volaient en cercle au-dessus de nous. Au milieu du jardin, un petit jet d’eau gazouillait paisiblement au soleil.
Dès avant la troisième reprise on put se rendre compte de l’entière diversité de leurs méthodes. Hugues, lui, y allait vigoureusement de tout son corps, il se baissait, s’avançait, se jetait de côté, ne tenant raide que son bras, et jouant beaucoup du poignet. A l’inverse, M. le marquis gardait le torse droit et immobile, et bougeait à peine le bras ; son jeu était serré comme s’il se fût trouvé à la salle d’armes, un fleuret en main, et il dédaignait toutes autres parades que celles de l’épée. D’évidence, c’était lui le meilleur escrimeur, et le capitaine devait se lasser le premier des deux, car il ne restait pas en place, et le poignet se fatigue plus vite que le bras. En outre, je m’aperçus bientôt que le marquis se tenait sur la défensive et attendait, pour déployer tous ses moyens, d’avoir fatigué son adversaire. Mes yeux devenaient brûlants, ma gorge sèche, et je ne respirais plus, dans la crainte du coup final. Mais soudain il se produisit un incident. Le capitaine parut glisser du pied, mais ce n’était là qu’une feinte, et en un instant, baissé presque à plat ventre, sa main gauche à terre, il passait sous la garde de l’autre. Sa pointe effleurait la poitrine du marquis, quand celui-ci fit un saut en arrière, juste à temps pour son salut. Le capitaine ne s’était pas encore relevé, que Louis lui rabattait sa lame.
— Jeu déloyal ! cria-t-il avec emportement. Jeu déloyal ! Une botte en dessous. Ce n’est pas de règle.