— Nous ferons mieux de continuer, dit le capitaine, carrément. Si mon coup était irrégulier, ce monsieur a eu raison d’intervenir. Sinon…
— Je ne demande pas mieux, dit Saint-Alais.
Tous deux se remirent aussitôt en garde, et engagèrent le fer ; mais plus âprement cette fois, et avec moins de prudence, et plus d’une fois le capitaine usa d’une brutale parade en demi-cercle, plus en faveur auprès des bretteurs professionnels que dans les salles d’armes. Ce coup, qui toutefois le laissait exposé à une riposte, semblait déconcerter le marquis, lequel maniait l’épée, à mon sens, avec moins d’habileté que précédemment, et parut plus d’une fois dérouté par l’attaque du capitaine. L’inquiétude s’empara de moi, mon cœur se remit à battre précipitamment, les éclairs des lames qui se rabattaient et se relevaient réciproquement, m’éblouissaient la vue. Je regardai un instant au delà, vers Louis, et en cet instant eut lieu le coup fatal. M. le capitaine employa de nouveau sa parade en demi-cercle, mais cette fois il se découvrit trop, la lame de Saint-Alais fila par-dessous la sienne, agile comme un serpent. Le capitaine trébucha en arrière et l’épée s’échappa de sa main.
Comme il tombait, je le soutins dans mes bras, mais le sang jaillissait déjà d’une blessure ouverte sur le côté de son cou. Il put tourner les yeux vers moi, et fit un effort pour parler. Je saisis deux mots : « Vous ferez… » Mais le sang étouffa sa voix, et ses paupières retombèrent lentement. Il était mort, ou tout comme, avant l’arrivée du chirurgien, avant même que je l’eusse déposé sur le gazon.
Foudroyé par la soudaineté de la catastrophe, je restai un bon moment agenouillé auprès de lui ; et ce fut dans une sorte d’égarement que je vis le chirurgien lui tâter le pouls et le cœur, et s’efforcer avec son pouce d’obturer la blessure. Pour une minute ou deux, mon univers se réduisit à la face plombeuse, aux paupières palpitantes que j’avais devant moi ; et je ne vis, n’entendis et n’imaginai rien d’autre. Je ne pouvais croire que cette âme vaillante se fût déjà envolée ; que l’homme fort qui avait si rapidement conquis mon estime fût à présent un cadavre, ce cadavre dont la face devenait livide, tandis que les pigeons tournaient toujours au-dessus de ma tête, que les moineaux pépiaient, et que le jet d’eau gazouillait au soleil.
Je poussai un cri de détresse :
— Il n’est pas mort ? Il ne peut pas être mort si vite ?
— Hélas ! monsieur le vicomte, il a joué de malheur, répondit le chirurgien, en laissant retomber la tête inerte sur ce gazon taché de sang. Avec une blessure pareille il n’y a rien à faire.
Il se releva ; mais je restai agenouillé, absorbé dans ma douleur, à contempler ces yeux vitreux qui étaient pleins de vie et d’alacrité quelques minutes plus tôt. Puis avec un frisson je tournai mon regard sur ma propre personne. J’étais couvert de son sang : il y en avait sur ma poitrine, sur mes bras, sur mes mains, plein mon habit. Après quoi mes pensées se portèrent sur Saint-Alais, et je regardai autour de moi pour voir s’il était toujours là. Je sursautai. Le bourdon grave d’une lourde cloche tinta une fois, ébranla les airs ; et tandis que sa vibration lugubre emplissait encore mon oreille, des pas rapides s’approchèrent, et j’entendis derrière moi une exclamation âpre :
— Mais, palsambleu ! c’est un guet-apens ! Ils vont nous massacrer !