Il ne peut pas dormir, il ne peut pas penser : « Mon esprit est endormi et ne peut pas se réveiller ; je ne suis pas bien, je n’ai pas de courage. » Comme une chaîne, il traîne jusqu’au bout « l’ennuyeuse et plate Anna Karénine » ; ses cheveux grisonnent subitement ; des rides déchirent son front, son estomac se révolte, ses articulations deviennent plus faibles.
Il est plongé dans une morne apathie et il dit « que rien plus ne le réjouit, qu’il n’a plus rien à attendre de la vie, qu’il mourra bientôt » ; il « aspire de toutes ses forces à quitter la vie », et l’une après l’autre, le Journal enregistre ces deux mentions catégoriques, d’abord « peur de la mort », et puis, quelques jours après, « il faudra mourir seul » (en français dans le texte tolstoïen). Or, la mort, comme j’ai essayé de l’expliquer dans l’exposé de sa vitalité, signifie pour ce géant de la vie la plus épouvantable des pensées ; c’est pourquoi il se met à frissonner de tout son être dès que quelques points du réseau formidable de sa force paraissent se défaire.
Mais ce génial diagnostiqueur de son moi ne se trompe pas complètement, quand ses narines flairent une fin, car, effectivement, quelque chose du Tolstoï primitif meurt pour toujours dans cette crise, non pas l’homme débordant de force, mais seulement l’artiste libre et insouciant qui acceptait le monde comme une donnée objective et immuable, toute aussi réelle que son propre corps et lui appartenant comme celui-ci. Jusqu’à présent Tolstoï n’a jamais demandé au monde quel était son sens métaphysique ; il l’a contemplé simplement, comme l’artiste contemple son modèle et il a laissé venir à lui les phénomènes avec la joie naturelle d’un enfant ; ils s’étaient toujours placés docilement en face de lui, quand il dessinait leur portrait et ils n’avaient opposé aucune difficulté aux caresses et à l’étreinte de ses mains créatrices.
Cette contemplation objective et purement artistique, cette façon de regarder la vie, simplement pour la reproduire, devient brusquement impossible à l’esprit chargé de méfiance ; la naïve communauté est détruite ; entre l’univers et le moi s’ouvre soudain un abîme béant où règnent le froid et la moisissure. Les choses ne se présentent plus à Tolstoï avec la même intimité ; elles ne se donnent plus à lui si entières. Il sent qu’elles lui cachent un côté, un revers, une ombre, il ne sait quoi de sombre, de dangereux et d’indicible ; pour la première fois le plus lucide des hommes découvre dans la vie l’existence d’un mystère, il se doute qu’elle a une signification qu’il ne peut pas saisir avec des sens simplement matériels ; pour la première fois Tolstoï se rend compte que, pour comprendre ce qu’il y a dans ses profondeurs obscures, il a besoin d’un instrument tout nouveau, plus savant, d’un œil plus conscient, d’un œil de penseur. Toutes les individualités prennent une autre couleur, ou plutôt il n’y a plus d’individualités, de choses existant isolément. Tout comporte une relation mystérieuse avec une communauté qui lui est encore inconnue ; malgré lui, il est obligé désormais de chercher dans chaque phénomène son sens moral et de voir dans les choses les plus étrangères la présence et la liaison d’un destin propre. Des exemples expliqueront d’une manière plus concrète ce revirement intérieur. Cent fois, pendant la guerre, Tolstoï a vu mourir des hommes et sans se demander si l’on avait ou non le droit de les tuer, il a représenté leur fin sanglante en peintre, en poète, simplement par le jeu de la pupille, en tant que rétine sensible à l’aspect des formes. Maintenant voici qu’en France il aperçoit la tête d’un criminel roulant sur la planche de la guillotine, et aussitôt une puissance morale se révolte en lui contre toute l’humanité. Mille fois, lui le seigneur, le barine, le comte, est passé à cheval à côté de ses paysans, en acceptant avec indifférence, comme une chose évidente, l’humble salut de ses esclaves, tandis que le galop de la bête recouvrait leurs vêtements de poussière. Voici que maintenant pour la première fois il remarque qu’ils vont nu-pieds, qu’ils sont pauvres, qu’ils mènent une existence craintive et dépourvue de tous droits, et, pour la première fois, il se pose cette question inquiétante : a-t-il lui-même le droit d’être insouciant en face de leur pauvreté et de leur misère ? D’innombrables fois, à Moscou, son traîneau est passé bruyamment à côté de troupes de mendiants gelés de froid, sans qu’il tournât la tête ou qu’il fît la moindre attention à eux ; la pauvreté, la misère, l’oppression, l’état militaire, les prisons, la Sibérie étaient pour lui des faits aussi naturels que la neige en hiver et que l’eau dans la barrique ; maintenant, lors d’un recensement, son esprit brusquement éveillé voit dans la situation effrayante du prolétariat une accusation contre son propre superflu.
Depuis que les hommes ne sont plus pour lui de simples matériaux qu’il n’y a qu’« à étudier et à observer », mais qu’il entend leur appel, lui créant des obligations fraternelles, depuis que l’avertissement qu’il a reçu de la Mort lui a fait comprendre qu’il est lié lui-même au destin de tous les hommes, sur lequel plane l’ombre du trépas, l’ordonnance paisible et pittoresque de l’existence, ébranlée par les secousses sismiques de la conscience, s’écroule sur son âme ; il ne peut plus contempler la vie avec les yeux froids de l’artiste ; il est obligé inlassablement de se demander quel est le sens ou le non-sens, la légitimité ou l’illégitimité de tout événement ; il sent tout ce qui est humain non plus par rapport à son moi, concentriquement ou par introversion, mais socialement, fraternellement, par extroversion ; la conscience de sa communauté avec tous et avec chacun l’a « surpris », comme une maladie. « Il ne faut pas penser : c’est trop douloureux », soupire-t-il. Mais depuis que l’œil de la conscience s’est ouvert en lui, la souffrance de l’humanité, la douleur élémentaire de l’humanité deviendra désormais, irrévocablement, la plus personnelle de ses affaires. Précisément la terreur mystique du néant fait surgir en lui un nouvel observateur de l’existence, un nouveau créateur ; ce n’est que dans le complet renoncement de son moi que l’artiste assume la mission de reconstruire encore une fois son univers et, cette fois-ci, d’après la loi morale. Là où il croit que règne la mort, se réalise le miracle de la renaissance ; voici le nouveau Tolstoï, celui qu’une humanité vénère non seulement comme artiste, mais aussi comme le plus humain de tous les hommes.
Mais alors, à cette heure écrasante de l’effondrement, à ce moment incertain précédant le « réveil » (ainsi que Tolstoï plus tard, rasséréné, qualifie son état d’inquiétude), l’écrivain, tout surpris, ne prévoit pas encore que ce bouleversement constitue une transition. Avant que cet œil tout nouveau et tout différent qu’est l’œil de la conscience s’ouvre en lui, il se sent complètement aveugle, il ne trouve autour de lui que le chaos et la nuit sans chemin. Son univers s’est écroulé ; à demi étouffé par l’épouvante il regarde tout hébété l’obscurité où il ne découvre aucun sens. « Pourquoi donc vivre, si la vie est si terrible ? » se demande-t-il, en se posant l’éternelle question de l’Ecclésiaste ? Pourquoi se donner de la peine, alors que l’on ne fait que labourer son champ pour la Mort ? Comme un désespéré, il tâte les parois de ce sombre caveau qu’est l’univers, pour trouver quelque part une issue, un moyen de se sauver lui-même, une étincelle de lumière, une lueur stellaire d’espérance. Et, seulement lorsqu’il voit que personne ne lui apporte de l’extérieur salut et clarté, il creuse lui-même une galerie, méthodiquement et systématiquement, degré par degré. En 1879, il note sur une feuille de papier les « questions inconnues » que voici :
a) Pourquoi vivre ?
b) Quelle est la cause de mon existence et de celle d’autrui ?
c) Quel but a ma vie et celle d’autrui ?
d) Que signifie cette dualité de bien et de mal que je sens en moi, et pourquoi est-elle là ?