e) Comment dois-je vivre ?
f) Qu’est-ce que la mort ? Comment puis-je me sauver ?
« Comment puis-je me sauver ? Comment dois-je vivre ? » Tel est le cri effrayant que pousse Tolstoï, ce cri que les griffes de la crise arrachent à son cœur palpitant. Et ce cri va désormais retentir pendant trente ans, jusqu’à ce que ses lèvres défaillent. Le message de bonheur venu des sens, il n’y croit plus ! L’art ne console pas, l’insouciance est partie, l’ardente ivresse de la jeunesse s’est dissipée cruellement ; de tous côtés se répand un froid glacial issu des profondeurs du néant, de la demeure invisible de la Mort, qui rôde autour de la vie. Comment puis-je me sauver ? Ce cri devient toujours plus passionné, car il ne peut pourtant pas se faire que cet univers en apparence dépourvu de sens n’en possède pas un, — un sens que, il est vrai, l’on ne peut pas saisir avec les mains, voir avec les yeux, calculer avec la science, un sens qui réside au-dessus de toutes les vérités. Car la raison seule n’est suffisante que pour faire comprendre la vie, mais non pas la mort ; c’est pourquoi, comme s’en rend compte celui qui fut jusqu’alors un nihiliste, il faut une nouvelle faculté spirituelle, toute différente, pour saisir l’insaisissable ; et, comme il ne la trouve pas en lui-même, cet incroyant, qui est l’homme des sens, cet être indompté que déchire la terreur et que consume la peur, media in vita, au milieu de sa route, tout à coup se jette humblement à genoux devant Dieu, se dépouille avec dédain de sa science profane, qui pendant cinquante années l’a rendu infiniment heureux, et il implore fougueusement l’avènement en lui d’une foi : « Donne-la-moi, ô Seigneur, et permets-moi d’aider les autres à la trouver. »
LE CHRÉTIEN ARTIFICIEL
« Mon Dieu, qu’il est difficile de ne vivre que devant Dieu, de vivre comme ont vécu des hommes qui étaient ensevelis dans un souterrain et qui savaient qu’ils n’en sortiraient jamais et que personne ne saurait comment ils ont vécu ! Pourtant, il faut, il faut vivre ainsi, parce que seule une telle vie est la vie. Aide-moi, Seigneur. »
Tolstoï, Journal, novembre 1900.
« Donne-moi une foi, ô Seigneur », s’écrie désespérément Tolstoï en s’adressant à son Dieu, qu’il a jusqu’alors nié. Mais il semble que ce Dieu ne se donne pas à ceux qui le réclament avec trop d’impétuosité, au lieu d’attendre humblement que sa volonté se révèle à eux. Car Tolstoï porte jusque dans la foi cette impatience passionnée qui est son vice radical. Il ne lui suffit pas de demander une foi ; non, il faut qu’elle lui soit accordée tout de suite, en une nuit, — prête et maniable comme une hache, pour faire place nette dans la forêt vierge de ses doutes, car le noble seigneur est habitué à être obéi prestement par ses serviteurs et il a été gâté aussi par ses sens, par ses yeux perçants et par ses oreilles à la sensibilité aiguë qui, avec la rapidité d’un battement de paupière, lui transmettent toute la science de ce monde ; il ne veut pas attendre avec patience, lui, l’homme volontaire, capricieux et qui ne connaît pas de maître. Il ne veut pas attendre comme un moine qui avec constance reste en contemplation pour voir s’infiltrer peu à peu la lumière d’en haut ; non, il veut qu’aussitôt la clarté du jour reparaisse dans son âme obscurcie. D’un seul bond, d’un seul élan, son esprit impétueux, faisant fi de tous les obstacles, veut avoir accès au « sens de la vie », « connaître Dieu », « penser Dieu », ainsi qu’il ose l’écrire d’une manière presque sacrilège. La foi, la façon de devenir chrétien et d’être humble, l’habitation en Dieu, tout cela, il espère pouvoir l’apprendre aussi lestement et aussi vite qu’il apprend maintenant, bien qu’il soit à l’âge des cheveux gris, le grec et l’hébreu, — devenu soudain pédagogue, théologien ou sociologue en six mois ou tout au plus en une rapide année !
Mais où trouve-t-on de la sorte, subitement, une foi, lorsque l’on n’a en soi-même pas la moindre semence de propension à la foi ? Comment devient-on, en une nuit, compatissant, bon, humble, d’une douceur franciscaine, quand, pendant cinquante ans, on n’a jugé le monde qu’avec l’œil sans indulgence de l’observateur strict, en nihiliste conscient et foncièrement rude, et quand on n’y a trouvé d’important et d’essentiel que soi-même ? Comment transforme-t-on en un tour de main cette volonté dure comme la pierre en un amour indulgent des hommes ? Où apprendra-t-on, où découvrira-t-on la foi, cet abandon de tout son être à une puissance supérieure et dominant l’univers ? Évidemment, auprès de ceux qui ont déjà la foi ou tout au moins prétendent la posséder, se dit Tolstoï : auprès de la Mater orthodoxa, l’Église, elle qui détient depuis deux mille ans déjà l’anneau du Christ. Aussitôt (car il ne s’accorde pas un moment de répit, cet homme impatient) Léon Tolstoï se met à genoux devant les icones, jeûne, va en pèlerinage dans les couvents, discute avec des évêques et des popes et dévore feuille à feuille l’Évangile.
Pendant trois ans il s’efforce d’être strictement croyant ; mais l’air de l’Église ne fait que souffler un vain encens et un frisson glacial dans son âme déjà gelée. Bientôt, désillusionné, il pousse pour toujours la porte entre lui et la doctrine orthodoxe. Non, l’Église n’a pas la véritable foi, reconnaît-il, ou plutôt elle a laissé tarir, gaspiller et falsifier l’eau de la vie.
C’est pourquoi il cherche plus loin : peut-être que les philosophes, les maîtres de la pensée connaissent-ils mieux ce redoutable « sens de la vie » ? Et aussitôt, avec fièvre et, pour ainsi dire, avec rage, Tolstoï, dont jusqu’alors le cerveau a ignoré tout ce qui n’est pas du domaine des sens, se met à lire pêle-mêle et d’une manière désordonnée les philosophes de tous les temps (beaucoup trop vite pour pouvoir les digérer, les comprendre) d’abord Schopenhauer, l’éternel compagnon de toute âme mélancolique, puis Socrate et Platon, Mahomet, Confucius et Lao-Tsé, les mystiques, les stoïciens, les sceptiques et Nietzsche. Mais bientôt il ferme les livres. Ceux-ci non plus ne possèdent pas de moyen de voir clair en ce monde qui soit différent du moyen qu’il possède lui-même, cette intelligence suraiguë qui contemple douloureusement les choses ; eux aussi, interrogent plutôt qu’ils ne savent ; eux aussi n’expriment que l’impatience de connaître Dieu et non pas le repos en Dieu. Ils créent des systèmes pour l’esprit, mais non la paix d’une âme qui reste inquiète ; ils donnent du savoir, mais non pas de la consolation.
Et, comme un malade, en proie aux tourments, à qui la science n’a fait aucun bien, va avec ses infirmités vers les remèdes de bonne femme et les bains de village, Tolstoï, l’homme le plus intellectuel de la Russie, dans la cinquantième année de sa vie, va vers les paysans, vers le « peuple », pour apprendre d’eux, les illettrés, enfin, la véritable foi, — pour apprendre la sagesse auprès des ignorants. Oui, eux, ces illettrés, que ne troublent pas les écrits, eux, les pauvres et les affligés, qui peinent sans se plaindre, qui se couchent muets dans un coin, comme les bêtes, lorsque la mort se dégage de leur être, eux qui ne doutent pas, parce qu’ils ne pensent pas, eux qui sont la sancta simplicitas, il faut bien qu’ils aient quelque secret ; autrement ils ne pourraient pas courber de la sorte avec résignation et sans révolte leur front sous le joug de fer de leur pauvreté. Il faut que dans leur naïveté ils sachent ce que la sagesse et l’esprit pénétrant ignorent, ce par quoi eux, dont l’intelligence est arriérée, sont plus avancés que nous au point de vue de l’âme. « Notre manière de vivre est fausse, la leur est juste » ; c’est pourquoi Dieu se révèle d’une manière visible dans leur existence patiente, tandis que l’esprit, la soif de la science, avec son « avidité frivole et voluptueuse », nous éloigne de la source véritable de la lumière, laquelle vient du cœur. S’ils n’avaient pas une consolation, s’ils ne possédaient pas en eux-mêmes une herbe magique et salutaire, ils ne pourraient pas supporter avec autant de sérénité, d’insouciance et de bonne humeur une vie aussi misérable : il faut donc qu’ils cachent au fond d’eux-mêmes une foi, quelque chose qui les élève au-dessus de la pesanteur de plomb de leur existence, et Tolstoï, lui, l’intellectuel au tempérament indomptable, se sent saisi de l’impatient désir de leur ravir leur secret. C’est par eux, rien que par eux, qui sont le « peuple de Dieu » (ainsi que Tolstoï cherche à s’en persuader), c’est seulement par les simples, par les pauvres d’esprit, par ceux qui travaillent ingénument, dans une humilité féconde, comme les bêtes, qu’il est possible d’apprendre la vie « juste », la grande patience et la résignation à une dure existence et à une mort encore plus dure.