Par conséquent, allons droit à eux, en plein dans leur vie, pour apprendre d’eux le divin secret ! Quittons l’habit de la noblesse et revêtons la blouse du moujik, éloignons-nous de la table aux mets friands et aux livres inutiles : les herbes innocentes et le doux lait des animaux doivent seuls désormais nourrir le corps, seules l’humilité, la simplicité naïve doivent alimenter cet esprit pénétrant comme celui de Faust. Ainsi Léon-Nicolaïewitsch Tolstoï, seigneur d’Iasnaïa Poliana et, qui plus est, souverain spirituel de millions d’humains, dans la cinquantième année de sa vie, se met lui-même à la charrue, porte sur son large dos d’ours la barrique d’eau de la fontaine et, au milieu de ses paysans, fauche les céréales avec un infatigable acharnement au travail. La main qui a écrit Anna Karénine et Guerre et Paix enfonce maintenant l’alène poisseuse dans la semelle de la chaussure qu’il a taillée lui-même, balaie les ordures de sa chambre et coud ses propres vêtements.

Vite il faut s’approcher, il faut s’approcher des « frères », vite il faut se mettre étroitement en contact avec eux ; c’est là l’essentiel et, par un seul mouvement de sa volonté, Léon Tolstoï espère ainsi devenir « peuple » et par là « chrétien selon Dieu ». Il descend au village trouver les paysans qui sont encore à moitié serfs (à son approche ils portent avec embarras la main à leur casquette) ; il les convoque dans sa maison, où, avec leurs lourdes chaussures, ils marchent maladroitement sur les parquets miroitants, comme sur du verre, et ils respirent lorsqu’ils se rendent compte que le « barine », le « gracieux seigneur » ne médite rien de mauvais pour eux, n’augmente pas, comme ils le craignaient, encore une fois, les redevances et le fermage, mais précisément (chose étrange ! ils secouent la tête, en se regardant d’un air gêné) désire s’entretenir de Dieu avec eux, toujours rien que de Dieu. Ils se le rappellent, les bons paysans d’Iasnaïa Poliana, il leur a fait déjà une fois quelque chose de pareil ; c’était alors l’école qui l’occupait, le seigneur comte, et pendant une année entière (puis cela l’ennuya) il instruisit personnellement les enfants. Mais que veut-il maintenant ? Ils l’écoutent parler avec méfiance, car ce nihiliste déguisé se mêle au « peuple » véritablement comme un espion, afin d’apprendre de lui la stratégie nécessaire à sa campagne d’ascension vers Dieu, afin d’apprendre le secret de l’humilité et le maniement de la foi.

Mais ces acquisitions forcées ne profitent qu’à l’art et à l’artiste ; en effet, Tolstoï doit les plus belles de ses légendes à de rustiques conteurs de village et sa langue prend un relief et une saveur magnifiques grâce aux mots naïvement imagés des paysans ; mais le secret de la simplicité d’âme ne s’apprend pas. Dostoïewski a déjà dit avec une lucidité prophétique, avant la crise pathétique et lors de la parution d’Anna Karénine, de ce Levine qui est le portrait de Tolstoï : « Des hommes comme Levine auront beau vivre avec le peuple aussi longtemps qu’ils voudront, ils ne deviendront jamais peuple : la présomption et la force de volonté, pour aussi capricieuses qu’elles soient, ne suffisent pas pour embrasser et réaliser le désir de descendre jusqu’au peuple. » Par là le génial visionnaire touche en plein le centre psychologique du changement qui s’est opéré dans la volonté de Tolstoï, et il démasque chez celui-ci la contrainte, le christianisme artificiel d’un désespéré et cette fraternité envers le peuple qui ne provient pas d’un amour inné et naturel, mais de la détresse de l’âme.

En effet, Tolstoï, l’intellectuel, a beau s’escrimer rageusement à faire l’homme bête et le paysan, jamais il ne peut implanter en lui une âme étroite de moujik, à la place de sa philosophie large et embrassant toutes choses ; jamais un esprit de vérité comme lui ne peut complètement s’abaisser jusqu’à une foi confuse de charbonnier. Il ne suffit pas de se jeter soudain à genoux dans sa cellule, comme Verlaine, et de prier : « Mon Dieu, donnez-moi la simplicité », pour qu’aussitôt fleurisse dans sa poitrine le rameau d’argent de l’humilité : il faut d’abord être et devenir réellement ce que l’on professe. La communication avec le peuple par le mystère de la compassion, ni la satisfaction de la conscience par une religiosité toute de foi ne s’établissent pas instantanément dans une âme, à la manière d’un contact électrique. Revêtir la blouse du paysan, boire du kwas, faucher les champs, toutes ces formes extérieures de l’égalité ont beau se réaliser avec la facilité d’un jeu (et cela même dans un double sens). L’esprit ne se laisse jamais abêtir, ni la lucidité d’un homme rabaisser arbitrairement, comme une flamme de gaz. La force lumineuse et la lucidité d’un esprit restent la mesure innée et inaltérable, la beauté et le destin de chaque individu ; c’est là une puissance qui dépasse sa volonté et qui, par conséquent, est au delà de notre volonté ; oui, elle ne fait que flamboyer avec plus d’impétuosité et d’agitation, plus elle se sent menacée dans son devoir souverain de vigilante clairvoyance. Car de même que par des exercices de spiritisme il est impossible de dépasser, ne fût-ce que d’un degré, la mesure de connaissance qui est innée en nous et de s’élever à une science supérieure, de même l’intellect est incapable, par le moyen d’un acte brusque de la volonté, de redescendre, ne fût-ce que d’un degré dans la simplicité.

Il est impossible que Tolstoï, cet esprit fait de science et d’une large clairvoyance, n’ait pas reconnu bientôt lui-même qu’une volonté, fût-elle aussi puissante que la sienne, ne pouvait en une nuit réduire sa complexité intellectuelle à la simplicité du Nitchevo ; et nul autre que lui (à vrai dire, plus tard) n’a prononcé cette admirable parole : « Agir avec violence contre l’esprit, c’est chercher à capter des rayons de soleil : quel que soit le moyen avec lequel on veut les recouvrir, toujours ils reviennent au-dessus. » A la longue, il ne pouvait plus se faire illusion sur l’incapacité dans laquelle se trouvait son intellect brusque, querelleur et autoritaire de seigneur voulant toujours avoir raison, d’éprouver un sentiment d’humilité naïve et durable : jamais non plus les paysans ne l’ont réellement pris pour un des leurs, bien qu’il eût adopté leurs vêtements et qu’il partageât extérieurement leurs habitudes ; jamais le monde n’a vu dans cet acte autre chose qu’un déguisement et non pas une transformation complète.

Précisément, ses proches, sa femme, ses enfants, la babouchka, ses amis véritables (ce ne sont pas les Tolstoïens professionnels) observent dès le début avec méfiance et mécontentement cette fougue convulsive avec laquelle le « grand poète du peuple russe » (c’est ainsi que Tourguenieff, dans la lettre qu’il écrit de son lit de mort, l’adjure de quitter la prédication pour revenir à l’art) veut descendre dans une sphère d’inintellectualité contraire à sa nature. Sa propre épouse, la victime tragique de ses crises d’âme, lui dit alors cette parole décisive : « Autrefois tu disais que tu étais inquiet, parce que tu n’avais pas la foi. Maintenant, pourquoi n’es-tu pas heureux, puisque tu dis que tu la possèdes ? » Argument tout à fait simple et irréfutable. En effet, rien n’indique chez Tolstoï, après sa conversion au Dieu du peuple, qu’il ait trouvé dans cette foi la paix de l’âme, le repos en Dieu et le contentement ; au contraire, on a toujours le sentiment, dès qu’il parle de sa doctrine, qu’il cherche à masquer l’incertitude de son âme par de véhémentes attaques et l’incertitude de sa conviction par de criardes affirmations. Tous les actes et toutes les paroles de Tolstoï, précisément dans cette période de conversion, ont un ton de violence désagréable, quelque chose d’ostentatif, de bruyant, de querelleur et de fanatique. Son christianisme embouche la trompette, comme une fanfare ; son humilité fait la roue, comme un paon, et, si l’on a de fines oreilles, on découvre précisément dans la façon exagérée avec laquelle il s’abaisse lui-même, quelque chose d’un ancien orgueil de Tolstoï, orgueil qui, maintenant, est devenu une fierté à rebours inspirée par cette humilité nouvelle.

On n’a qu’à lire le passage célèbre de sa confession où il veut « prouver » sa conversion, en crachant et en versant l’injure sur sa propre vie d’autrefois : « J’ai tué des hommes à la guerre ; je me suis battu en duel ; j’ai dissipé en jouant aux cartes l’argent extorqué aux paysans et je les ai châtiés cruellement, j’ai forniqué avec des femmes de mœurs légères et j’ai trompé des maris. Mensonge, vol, adultère, ivrognerie et brutalités de toute espèce, j’ai commis tous les actes honteux ; il n’y a pas de crime qui me soit resté étranger. » Et, pour que personne n’excuse en lui ces crimes prétendus, parce que c’est un artiste, il continue sa bruyante confession publique : « C’est pendant ce temps que je me mis à faire de la littérature, par vanité, désir du gain et orgueil. Pour conquérir la gloire et la richesse, je fus obligé d’étouffer en moi ce qu’il y avait de bon et de m’abaisser jusqu’au péché. »

Ce sont là, certes, des paroles terriblement révélatrices et émouvantes dans leur pathos moral. Mais, reconnaissons-le, la main sur le cœur, il n’y a jamais eu personne qui, s’appuyant sur ces accusations de Tolstoï par lui-même, l’ait méprisé « comme un homme bas et criminel », comme un « pou », ainsi qu’il s’appelle lui-même dans sa soif fanatique d’humiliation, et cela parce que, pendant la guerre, il a, conformément à son devoir, servi sa batterie ou parce que, étant d’un tempérament très puissant, il a jeté sa gourme pendant qu’il était célibataire. Est-ce que plutôt on n’a pas ici une désagréable impression de criaillerie ? Est-ce que l’on n’a pas ici l’impression de se trouver en présence d’une conscience surexcitée qui, par excès de repentir, par un orgueil fait d’humilité, cherche à tout prix à se découvrir des péchés ? Est-ce que, comme le valet qui dans Raskolnikof veut se faire passer faussement pour meurtrier, il n’y a pas ici une âme ivre de confession, qui invente des crimes qu’elle n’a pas commis, pour « se charger de la croix » et pour « prouver » son christianisme et son humilité ? Est-ce que, précisément, ce désir de rendre témoignage sur son propre compte, cette humiliation convulsive, pathétique et bruyante que s’impose Tolstoï ne prouve pas qu’une humilité paisible et calme n’existe pas ou n’existe pas encore dans cette âme ébranlée et peut-être même que c’est là une transposition dangereuse de vanité à rebours ? Est-ce que ce « nouveau » Tolstoï de l’humiliation n’est peut-être pas, mais en sens inverse, l’homme pour qui jadis « la gloire devant les hommes » a été le but suprême ? En tout cas, cette humilité ne se comporte pas humblement, au contraire ; on ne saurait imaginer rien de plus passionné que cette lutte ascétique contre la passion.

A peine a-t-il dans son âme une petite étincelle, encore incertaine, de foi, voilà que cet impatient veut aussitôt enflammer par là toute l’humanité, semblable à ces princes barbares de la Germanie qui, à peine leur tête mouillée par l’eau du baptême, prenaient aussitôt la hache pour abattre les chênes qui jusqu’alors leur étaient sacrés et portaient l’incendie et le meurtre chez les peuples voisins qui n’étaient pas encore convertis. Avec des bonds de géant, avec une volonté de Titan, Tolstoï s’élance à l’assaut de la foi. Mais rien ne prouve qu’il l’ait réellement conquise et atteinte. Car, si la foi est un repos en Dieu, et si être chrétien consiste à vivre dans le calme et la patience, jamais ce superbe impatient ne fut un croyant, jamais cet ardent et insatisfait ne fut un chrétien : c’est seulement si l’on donne déjà le nom de religion à une immense aspiration au sentiment religieux et si un brûlant désir de Dieu suffit à faire un chrétien, que ce chercheur de Dieu, cet éternel agité, peut être compté parmi les croyants.

Mais c’est précisément par ce que cette réussite n’est qu’incomplète et parce que la conviction religieuse à laquelle il est parvenu manque de certitude que la crise subie par Tolstoï prend une valeur symbolique et dépasse l’ordre des faits individuels, exemple éternellement mémorable montrant qu’il n’est pas possible même à l’homme doué de la volonté la plus énergique d’abolir la forme primitive de son caractère et de transformer, par un acte d’autorité, le caractère qui lui est propre en un caractère opposé. La forme de vie qui nous a été assignée admet des améliorations, des polissures et des affinements et sans doute la passion éthique peut bien accroître en nous, grâce à un travail conscient et persévérant, ce qu’il y a de moral et de bon ; mais elle ne peut jamais effacer radicalement les lignes fondamentales de notre caractère, ni disposer notre chair et notre esprit suivant un autre ordre architectonique.