Non, nous ne croyons pas que « la continence détermine toute la vie », que nous devions rendre absolument exsangue la passion des choses de ce monde et nous charger uniquement de devoirs et de sentences bibliques : nous nous méfions d’un guide qui ne sait rien de la force créatrice et vivifiante de la joie et qui ne vise qu’à restreindre et à entraver les libres jeux de nos sens, y compris le plus sublime et le plus beau de tous : l’Art. Nous ne voulons rien laisser des conquêtes de l’esprit et de la technique, rien abandonner de notre héritage occidental, rien, ni nos livres, nos œuvres d’art, nos cités, notre science, ni un pouce ni un « grain » de notre réalité sensible et visible, et cela pour on ne sait quel système philosophique, et moins encore pour un système rétrograde et déprimant qui nous ramènerait dans la steppe et dans l’abêtissement intellectuel. Nous refusons d’échanger, au prix d’une béatitude céleste, la richesse éblouissante de notre vie actuelle contre l’on ne sait quelle étroite simplicité : nous préférons avoir l’audace d’être « pécheurs » plutôt que primitifs, d’être passionnés, plutôt que sots et bibliquement justes. C’est pourquoi l’Europe a tout bonnement relégué l’amas des théories sociologiques de Tolstoï dans l’armoire aux archives littéraires, — pleine de respect, il est vrai, pour cette volonté exemplairement éthique, mais ne les ayant pas moins, pour aujourd’hui et pour toujours, mises au rancart. Car, même dans sa forme religieuse la plus élevée, même présentées par un génie aussi magnifique, la régression et la réaction ne peuvent jamais devenir créatrices et ce qui provient de la confusion individuelle de l’âme ne peut jamais démêler la confusion de l’âme universelle. Répétons-le encore une fois et définitivement : le plus fort défricheur critique de notre temps, Tolstoï, n’a pu semer un grain de notre avenir européen, et par là il est bien Russe, il est bien le génie de sa race et de sa génération.
En effet, le sens et la mission du dernier siècle ont été, pour la Russie, de fouiller avec une sainte inquiétude et une passion sans frein toutes les profondeurs morales, de creuser tous les problèmes sociaux et de les mettre à nu jusqu’à la racine ; et enfin notre respect s’incline devant l’œuvre collective de leurs artistes de génie. Si nous sentons plus profondément beaucoup de choses, si nous en connaissons d’autres avec plus de fermeté, si les problèmes du temps et les problèmes éternels de l’humanité se présentent à nous sous un aspect plus sévère, plus tragique et plus impitoyable que précédemment, nous le devons à la Russie et à la littérature russe ; c’est à cette dernière aussi que nous devons cette inquiétude créatrice, qui, dépassant les vieilles vérités, permet d’aboutir à une vérité nouvelle. Toute la pensée russe est fermentation de l’esprit, puissance élastique et explosive ; mais elle n’est pas clarification de l’esprit ; comme celle de Spinoza, de Montaigne et de quelques Allemands, elle contribue magnifiquement à l’élargissement spirituel de l’univers, et, aucun artiste contemporain n’a fouillé et labouré notre âme comme Tolstoï et Dostoïewski. Mais ni l’un ni l’autre ne nous a aidés à créer un ordre nouveau et là où ils cherchent à tirer de leur propre chaos, du chaos infini de leur âme, une réaction qui nous donne le sens de l’univers, nous n’acceptons pas leur solution. Car tous deux, Tolstoï et Dostoïewski, pour échapper à l’effroi que leur inspire le nihilisme ouvert devant eux comme un abîme, se jettent, par une anxiété primitive, dans une réaction religieuse ; tous deux, pour ne pas tomber au fond de leur gouffre intérieur, s’accrochent servilement à la croix chrétienne et ils couvrent de nuées le monde russe à l’heure même où la foudre purificatrice de Nietzsche met en pièces tous les dieux de la frayeur antique et place dans les mains de l’Européen, comme un marteau sacré, la foi en sa puissance et en sa liberté.
Spectacle fantastique : Tolstoï et Dostoïewski, les deux plus puissants esprits de leur patrie, sont tous deux effrayés subitement ; ils sont saisis par un frisson apocalyptique au milieu de leur œuvre, et tous deux élèvent alors devant eux la même croix, la croix russe, tous deux invoquant le Christ, — un Christ qui varie pour chacun d’eux, comme Sauveur et Rédempteur d’un Monde qui s’écroule.
Ils sont là debout, chacun dans sa chaire, comme deux moines furieux du moyen âge, opposés l’un à l’autre, dans leur esprit comme dans leur vie : Dostoïewski réactionnaire foncier et défenseur de l’autocratie, prêchant la guerre et la terreur, s’abandonnant frénétiquement à l’ivresse de la force qui domine tout, valet du tsar qui l’a jeté dans les cachots, adorateur d’un Sauveur impérialiste et conquérant de l’Univers ; en face de lui, Tolstoï, raillant, avec le même fanatisme, ce que l’autre célèbre, aussi mystiquement anarchiste que l’autre est mystiquement servile, clouant au pilori le tsar comme assassin, l’Église et l’État comme des voleurs, maudissant la guerre et ayant également le Christ sur les lèvres et l’Évangile dans les mains ; mais tous deux rejetant le monde dans une régression d’humilité et d’abêtissement, par une terreur mystérieuse, qui remplit leur âme ébranlée. Il a fallu qu’il y eût dans ces deux esprits je ne sais quelle divination prophétique, pour qu’ils répandissent sur leur peuple, d’une manière si véhémente, leur crainte apocalyptique, une intuition de la fin du Monde et du Jugement Dernier, une science de visionnaire sentant que sous leurs pieds la terre russe était grosse du plus monstrueux des bouleversements, car que devient la fonction et la mission du poète, si ce n’est de pressentir prophétiquement l’ardeur qui couve dans l’air de l’époque et le tonnerre dans les nuages, si ce n’est d’être possédé et tourmenté par l’agitation de l’enfantement d’une ère nouvelle ? Tous deux prêchant la pénitence, prophètes de la colère et ivres d’amour, ils se dressent, tragiquement illuminés, sur le seuil d’un monde qui meurt, essayant encore de prévenir la catastrophe dont les vibrations sont déjà dans l’air, — gigantesques figures de l’Ancien Testament, comme notre siècle n’en a plus vu d’autres.
Mais ils ne peuvent que pressentir ce qui va se passer, sans pouvoir changer le cours des choses. Dostoïewski raille la révolution et voici que, faisant presque suite à son convoi funèbre, explose la bombe qui emporte le tsar. Tolstoï flagelle la guerre et réclame l’amour sur cette terre, mais le sol n’a pas encore verdoyé quatre fois sur son cercueil que le plus abominable des fratricides souille le monde. Ses personnages, qu’il méprisait lui-même, son art, survivent au temps, mais le premier souffle du vent crève sa doctrine, comme une bulle de savon. Il n’a pas assisté à l’effondrement de son royaume de Dieu, à l’échec complet de sa doctrine d’amour, mais sans doute qu’il en a eu le pressentiment, car, dans la dernière année de sa vie, il est assis tranquillement dans le cercle de ses amis, lorsque le domestique lui apporte une lettre, qu’il ouvre et dans laquelle il lit :
« Non, Léon Nicolaïewitsch, je ne peux pas penser, comme vous, que les relations entre les hommes puissent être améliorées uniquement par l’amour. Seuls des gens bien élevés et mangeant toujours à leur faim peuvent parler ainsi. Mais que direz-vous à ceux qui depuis leur enfance sont affamés et qui sont courbés toute leur vie sous le joug des tyrans ? Ils lutteront et ils s’efforceront de sortir de l’esclavage. Et je vous le dis à la veille de votre mort, Léon Nicolaïewitsch, le monde sera encore étouffé sous des flots de sang, et plus d’une fois on tuera et mettra en pièces non seulement les maîtres, sans distinction de sexes, mais aussi leurs enfants, afin que la terre n’ait plus rien à craindre de ceux-ci. Je regrette qu’alors vous ne soyez plus en vie, pour que vous puissiez être vous-même témoin oculaire de votre erreur. Je vous souhaite une mort paisible. »
Personne ne sait qui a écrit cette lettre pareille à un ouragan. Était-ce Trotzki, Lénine ou quelqu’un des révolutionnaires anonymes moisissant dans la citadelle de Schlusselbourg ? Nous ne l’apprendrons jamais. Mais peut-être que dès ce moment-là Tolstoï a compris que sa doctrine n’était que fumée et inanité en face de la réalité, que la passion sauvage et tumultueuse sera toujours plus puissante parmi les hommes que la bonté fraternelle. Les témoins nous racontent qu’alors l’expression de son visage devint grave ; il prit la lettre et se retira pensivement dans sa chambre, ayant autour de sa tête vieillie comme l’aile glacée du pressentiment.
LA LUTTE POUR LA RÉALISATION
« Il est plus facile d’écrire dix volumes de philosophie que de mettre en pratique un seul principe. »
Tolstoï, Journal, 1847.
Dans l’Évangile, qu’à cette époque-là Tolstoï feuillette si assidûment, il n’aura pas lu sans émotion la parole prophétique : « Qui sème le vent, récolte la tempête », car c’est ce destin qui s’accomplit maintenant dans sa propre vie. Jamais un individu, et moins encore que tout autre un esprit puissant, ne jette dans le monde son inquiétude spirituelle sans avoir à en faire l’expiation : de mille façons la révolte déferlera, par répercussion, contre sa propre poitrine. Aujourd’hui que la discussion est depuis longtemps refroidie, nous ne pouvons plus mesurer quelle espérance fanatique, dès son premier appel, le message de Tolstoï alluma en Russie et, plus loin encore, dans le monde entier : ce fut sans doute une révolte des âmes, le réveil puissant de la conscience de tout un peuple. C’est en vain que le gouvernement, effrayé d’un pareil effet de bouleversement, interdit aussitôt les écrits de polémique de Tolstoï ; ils passent de mains en mains sous forme de copies dactylographiées ; ils sont introduits en fraude grâce à des éditions venues de l’étranger, et plus Tolstoï attaque hardiment les éléments de l’ordre existant, l’État, le tsar, l’Église, plus il postule ardemment pour son prochain un ordre meilleur de la société, et plus se tourne vers lui avec exaltation le cœur de l’humanité ouvert à tout message de salut. Car en dépit des chemins de fer, de la télégraphie sans fil et du télégraphe, en dépit du microscope et de toute la magie de la technique, notre monde spirituel a conservé exactement la même attente messianique d’un état moral supérieur qu’aux jours du Christ, de Mahomet et de Bouddha : une aspiration toujours renouvelée vers un guide et un maître vit et vibre inextinguiblement dans l’âme, éternellement avide de miracles, des multitudes. C’est pourquoi toujours, quand un homme, un individu s’adresse à l’humanité, en lui faisant quelques promesses, il touche le nerf sensible de cette soif de croyance, et une infinie réserve d’inclination au sacrifice accueille chaque fois celui qui a le courage de s’élever et d’oser cette parole, lourde plus que toute autre de responsabilité : « Je connais la vérité. »