Ainsi, de toute la Russie, des millions de regards pleins d’âmes se tournent, à la fin du siècle, vers Tolstoï, dès qu’il annonce son message apostolique. La Confession, qui pour nous n’est plus depuis longtemps qu’un document psychologique, enivre la jeunesse croyante, comme une annonciation. Enfin, s’écrient-ils dans leur allégresse, voici qu’une fois un homme puissant, libre et, qui plus est, le plus grand poète de la Russie, a exprimé comme revendication légitime ce qui jusqu’alors ne faisait que l’objet des plaintes des déshérités, ce que seuls des demi-serfs murmuraient secrètement : à savoir que l’ordre actuel du monde est injuste, immoral et, par conséquent, indéfendable, et qu’il faut trouver une forme nouvelle et meilleure.

Une impulsion inespérée est ainsi donnée à tous les mécontents et cela, non pas par la bouche d’un de ces phraseurs professionnels du progrès, mais par celle d’un esprit indépendant et incorruptible dont personne n’oserait mettre en doute l’autorité et l’honnêteté. Ils entendent dire que cet homme veut montrer le chemin par l’exemple de sa propre vie, par chaque acte de son existence publique : comte, il veut renoncer à ses privilèges, homme riche, il veut renoncer à ses propriétés, et, le premier des grands et des possesseurs de ce monde, il veut prendre place humblement, en ignorant toutes distinctions, dans la communauté du peuple qui travaille corporellement, afin que la fraternité religieuse, au lieu de la tyrannie de l’État, afin que le royaume divin de l’amour, au lieu du tsarisme de la violence, apparaisse enfin sur cette terre. Le message du nouveau rédempteur des déshérités va jusqu’aux illettrés, jusqu’aux paysans et aux analphabètes ; déjà se rassemblent les premiers disciples ; la secte des tolstoïens commence à accomplir littéralement la parole du maître, et derrière eux veille et attend la masse innombrable des opprimés, afin de voir si enfin un secours, un espoir pour eux, qui ont été trop souvent déçus, a été trouvé par cet homme sincère. Et ainsi des millions de cœurs, des millions de regards brillent au-devant de Tolstoï l’annonciateur et observent avidement chaque acte, chaque fait de sa vie, qui a pris une importance universelle. « Car celui-ci a appris ; il nous enseignera. »

Mais, chose étrange, Tolstoï ne paraît pas se rendre compte, au début, de l’énorme responsabilité qu’il a assumée en entraînant ainsi dans le sillage de sa vie privée une multitude si imprévue et si surprenante de millions d’individus. Certes, il est assez clairvoyant pour savoir qu’une pareille doctrine de vie, quand on s’en fait l’annonciateur, ne doit pas rester seulement sous forme de froides lettres sur le papier, mais qu’elle doit être réalisée exemplairement dans sa propre existence. Cependant (et c’est là l’erreur qu’il commet au début) il pense avoir assez fait en indiquant symboliquement, par l’application superficielle à sa propre personne, que ses nouveaux enseignements sociaux et moraux sont réalisables et en leur donnant de temps en temps dans sa conduite une adhésion de principe. Donc il s’habille comme un paysan, pour qu’il n’y ait pas de différences extérieures entre le maître et ses domestiques ; il travaille aux champs avec la faux et la charrue et, sous cet aspect, il se fait peindre par Rjepin, afin que chacun puisse constater par cette preuve objective que Tolstoï ne considère pas le travail des champs, le travail grossier et honnête que l’on accomplit pour gagner son pain, comme une chose honteuse, afin que personne n’ait honte de ce travail, puisque lui-même, Léon Tolstoï, qui, comme tout le monde le sait, n’a pas besoin d’agir ainsi, et qui est complètement dispensé de cette obligation par son génie, accepte joyeusement ce travail-là. Il transfère, afin de ne pas souiller plus longtemps son âme du « péché » de la propriété, ses biens, tout son avoir (qui atteignait déjà à cette époque plus d’un demi-million de roubles) à sa femme et à sa famille, et il refuse désormais de recevoir pour ses ouvrages soit de l’argent, soit une valeur compensatrice. Il fait l’aumône et il donne aux hommes les plus inconnus et les plus humbles qui s’adressent à lui son temps, soit qu’ils les reçoive, soit qu’il leur écrive ; il s’occupe de toute injustice et de toute iniquité sur la terre, avec un amour et une assistance fraternels. Cependant il est bientôt obligé de reconnaître qu’on lui demande encore davantage, car la grande masse grossière des croyants, — précisément ce « peuple » qu’il cherche avec tous les sens de son âme, — ne se contente pas de ces symboles d’humilité n’ayant qu’une signification spirituelle ; il exige davantage de Léon Tolstoï : il exige le dépouillement complet et le partage absolu de sa misère et de son malheur. Seul le martyre peut créer de vrais croyants et de vrais convaincus (et c’est pourquoi à l’origine de toute religion il y a toujours un homme qui se sacrifie complètement) ; une attitude qui se borne à des indications ou à des promesses en est toujours incapable. Or, tout ce que Tolstoï a fait jusqu’alors, pour fortifier sa doctrine dans sa possibilité d’application, n’a jamais été plus qu’un simple geste d’humilité, un acte symbolique de bonne volonté religieuse, comparable, par exemple, à celui que l’Église catholique impose au pape ou aux souverains éprouvant une foi vive, lorsque, le jeudi saint, c’est-à-dire une fois l’an, ils lavent les pieds à douze vieillards. Par là est signifié et montré, aux yeux du peuple, que l’acte le plus humble n’est pas indigne même des plus grands de la terre. Mais de même que le pape ou l’empereur d’Autriche et le roi d’Espagne ne se dépouillent pas de leur puissance et ne deviennent aucunement des garçons de bains, par cet acte annuel de pénitence, de même le grand poète qu’est Tolstoï ne devient pas cordonnier, parce qu’il manie pendant une heure l’alène et la forme ; il ne devient nullement paysan parce qu’il travaille aux champs pendant deux heures, ni mendiant véritable parce qu’il a transféré sa fortune à sa famille. Tolstoï n’a fait que démontrer d’abord la praticabilité de sa doctrine, mais il ne l’a pas réellement pratiquée. Or, le peuple, pour qui (par un instinct profond) le symbole n’est pas suffisant et que seule la plénitude du sacrifice peut convaincre, avait précisément attendu de Léon Tolstoï qu’il pratiquât lui-même sa doctrine, car toujours ses disciples interprétaient beaucoup plus strictement, littéralement et rigoureusement que leur maître la doctrine de celui-ci.

De là vient la déception brusque qu’ils éprouvent lorsque, se rendant en pèlerinage auprès du prophète de la pauvreté volontaire, ils sont obligés de constater que, tout comme dans les autres domaines de la noblesse, les paysans d’Iasnaïa Poliana continuent de croupir dans la misère, tandis que lui-même, Léon Tolstoï, reçoit, tout comme auparavant, ses invités en grand seigneur, dans sa résidence comtale et ainsi fait toujours partie de la « classe des hommes qui par toutes sortes d’artifices dérobent au peuple le nécessaire ». Ce transfert de propriété proclamé à grand fracas ne leur paraît pas une renonciation véritable, son dépouillement ne leur paraît pas être de la pauvreté, puisqu’ils voient que le poète continue à jouir de toutes les commodités comme précédemment, et même l’heure qu’il consacre à la culture ou à la cordonnerie ne peut nullement les convaincre. « Quelle espèce d’homme est-ce là qui prêche une chose et qui fait le contraire ? » grogne avec indignation un vieux paysan ; et les étudiants et les communistes véritables s’expriment encore plus durement sur cet antagonisme équivoque qu’il y a entre la doctrine et la conduite. Peu à peu, la déception que provoque l’attitude ambiguë de Tolstoï s’empare précisément des partisans les plus convaincus de ses théories. Des lettres et souvent des attaques populacières l’invitent, avec une véhémence toujours plus grande, ou bien à désavouer sa doctrine, ou bien à la pratiquer enfin littéralement et non pas seulement sous forme d’exemples symboliques et occasionnels.

Effrayé par cette admonestation, Tolstoï reconnaît enfin lui-même l’énormité des exigences qu’il a soulevées ; il reconnaît que seulement les faits, et non les paroles, que seule la transformation complète de son existence, et non des exemples de propagande, pourront donner la vie à son message. Celui qui se dresse en orateur et en faiseur de promesses sur une tribune publique, — sur la plus haute tribune du XIXe siècle, — éclairé par la violente lumière des projecteurs de la gloire, surveillé par des millions de paires d’yeux, doit finalement renoncer à toute vie privée et conciliante ; il ne suffit pas qu’il manifeste son opinion par des symboles occasionnels, il a besoin, comme témoignage valable, d’un sacrifice entier et véritable. Ainsi Tolstoï se voit tenu, quant à sa vie personnelle, à une obligation qu’il n’avait jamais pressentie en lançant au monde ses proclamations ; « pour être entendu par les hommes, il faut durcir la vérité par la souffrance, et encore mieux par la mort ».

En frissonnant, plein de trouble, incertain de sa force, angoissé jusqu’au plus profond de son âme, Tolstoï prend sur lui la croix dont sa doctrine l’a chargé et qui consiste désormais à attester sans réserves ses convictions par chacun des actes de sa vie et, au milieu d’un monde railleur et bavard, à être le serviteur plein de sainteté de sa conviction religieuse.

Le serviteur plein de « sainteté » : le mot est prononcé, en dépit de tous les sourires de l’ironie. Car, à coup sûr, le saint paraît d’abord, à notre époque de positivisme, complètement absurde et impossible ; il semble un anachronisme d’un moyen âge révolu. Mais seuls les emblèmes et la forme cultuelle de chaque type spirituel sont périssables ; chaque type lui-même, une fois qu’il est entré dans le cercle des choses terrestres, revient toujours obligatoirement et logiquement dans le jeu infini des analogies auquel nous donnons le nom d’Histoire. Toujours et à chaque époque, des hommes seront forcés d’aspirer à la sainteté, parce que le sentiment religieux de l’humanité a besoin sans cesse de cette forme spirituelle suprême, et, par conséquent, s’efforce de la créer ; seulement sa réalisation matérielle change forcément toujours, selon les vicissitudes humaines. Notre concept de la sanctification de l’existence par une ardeur spirituelle n’a plus rien à voir avec les figures xylographiques de la Légende Dorée ni avec la rigidité de stylite des Pères du désert, car nous avons depuis longtemps dégagé la figure du saint de tous rapports avec la définition des conciles de théologiens et des conclaves de la papauté : être saint signifie aujourd’hui, pour nous, uniquement être héroïque, au sens de l’abandon absolu de son existence à une idée vécue religieusement. L’extase intellectuelle, la solitude « reniant le monde » du tueur de dieux de Sils-Maria ou bien la touchante frugalité du tailleur de diamants d’Amsterdam ne nous paraissent en rien inférieures à l’extase d’un flagellant fanatique ; même au delà de la sphère des miracles, à l’âge de la machine à écrire et de la lumière électrique, au milieu de nos cités à angles droits, inondées de clarté et parcourues par des multitudes de gens, le saint de l’esprit est encore aujourd’hui possible, comme le témoin en chair et en os de la conscience ; seulement il n’est plus nécessaire que nous considérions ces êtres admirables et rares comme des êtres divinement infaillibles, situés en dehors de toute caducité terrestre, mais, au contraire, nous aimons ces « essayeurs » grandioses, ces esprits dangereusement tentés, précisément, dans leurs crises et leurs combats, et là où nous les aimons le plus, c’est, non pas en dépit de leur faillibilité, mais précisément à cause d’elle. Car notre génération ne veut plus vénérer ses saints, comme des envoyés de Dieu venus d’un au-delà supraterrestre, mais précisément comme les plus terrestres des humains.

C’est pourquoi, dans la tentative formidable faite par Tolstoï pour donner à sa vie une forme exemplaire, ce qui nous touche le plus, ce sont ses incertitudes ; son échec forcé nous paraît plus émouvant que toute sainteté. Et, même si nous sommes complètement incroyants à l’égard de sa doctrine, les souffrances qu’il éprouve à cause de cette doctrine nous convainquent de l’élévation de ses desseins.

Ainsi, au moment où Tolstoï entreprend la tâche héroïque de renoncer aux formes temporelles et conventionnelles de la vie, pour réaliser uniquement les formes éternelles de sa conscience, sa vie devient nécessairement un spectacle tragique, plus grand que tous ceux que nous avons vus depuis la révolte et la chute de Nietzsche. Car une rupture aussi violente de tous les liens ordinaires de la famille, de la noblesse, de la propriété, des lois de son époque, ne peut pas se produire sans déchirer un réseau nerveux aux mille mailles, sans se blesser, soi-même et ses proches, de la manière la plus douloureuse. Mais Tolstoï ne craint pas la douleur ; au contraire, en véritable Russe, c’est-à-dire en extrémiste, non seulement il s’offre volontairement à chaque épreuve, mais encore il a soif de tourments réels, qui seront la preuve visible de sa sincérité. Il y a longtemps qu’il est fatigué de la vie confortable qu’il mène ; le plat bonheur familial, la gloire de ses œuvres, la considération de ses contemporains lui répugnent ; malgré lui, l’homme créateur qu’il y a en lui aspire à un destin plus tendu et plus varié ; il aspire à se rapprocher davantage des forces élémentaires de l’humanité, de la pauvreté, de la misère, et de la souffrance, dont, pour la première fois depuis sa crise, il reconnaît la signification créatrice. Pour attester publiquement la pureté de ses desseins d’humilité, il voudrait mener la vie d’un homme de la plus basse condition, n’ayant ni maison, ni argent, ni famille, crasseux, pouilleux et méprisé, persécuté par l’État et repoussé par l’Église. Il voudrait vivre dans sa propre chair, dans ses os et dans son cerveau, ce qu’il a décrit dans ses livres, comme la forme la plus importante, et la seule qui soit spirituellement féconde, de l’homme véritable, c’est-à-dire la vie de ce qui est sans patrie, qui ne possède rien et que le vent chasse devant lui, comme une feuille d’automne. Tolstoï (et ici la grande artiste qu’est l’Histoire édifie de nouveau une de ses antithèses géniales et ironiques), Tolstoï voudrait, du plus fort et du plus profond de sa volonté, avoir exactement le destin qui a été celui de Dostoïewski, — son antipode, — mais qui l’a été contre la volonté de ce dernier. Car Dostoïewski a éprouvé toutes les souffrances visibles, toute la cruauté et l’inflexibilité du destin que Tolstoï, par principe pédagogique, par désir du martyre, voudrait ardemment éprouver. La pauvreté véritable, torturante, brûlante et dévoratrice de toute joie, est pour Dostoïewski une tunique de Nessus ; il erre sans patrie à travers tous les pays de la terre, la maladie ronge son corps, les soldats du tsar le traînent au poteau d’exécution et le jettent dans les geôles de la Sibérie ; tout ce dont Tolstoï croit avoir besoin pour démontrer sa doctrine, pour réaliser son idéal social, a été donné libéralement à Dostoïewski, tandis que pas une goutte de ce calice n’est venue aux lèvres de Tolstoï, qui a soif de souffrir matériellement et visiblement.

En effet, la volonté de souffrance qu’a Tolstoï ne peut jamais s’affirmer et se réaliser d’une manière visible par des faits. Partout un destin railleur et ironique lui barre le chemin du martyre. Il voudrait être pauvre, donner sa fortune à l’humanité, ne plus retirer de l’argent de ses écrits et de ses œuvres, mais sa famille ne lui permet pas d’être pauvre ; contre sa volonté, sa grande richesse croît continuellement dans les mains des siens. Il voudrait être solitaire, mais la gloire inonde sa maison de reporters et de curieux. Il voudrait être méprisé, mais plus il s’injurie et se rabaisse lui-même, plus il ravale sa propre œuvre et suspecte sa sincérité, plus est grand le respect que lui manifestent les hommes. Il voudrait mener la vie d’un paysan dans une cabane basse et fumeuse, inconnu de tous et n’étant troublé par personne, ou bien errer dans les rues comme un pèlerin et un mendiant : sa famille l’entoure de soins et introduit, pour son tourment, jusque dans sa chambre, les commodités de la technique qu’il désapprouve publiquement. Il voudrait être persécuté, emprisonné et frappé du knout (« il m’est pénible de vivre en liberté », écrit-il) : les autorités s’écartent devant lui avec des pattes de velours et se contentent de donner le knout à ses adeptes et de les envoyer en Sibérie.