C’est pourquoi il va jusqu’à l’extrême et il finit par insulter le tsar, pour être enfin châtié, exilé, condamné, pour expier enfin une fois publiquement la révolte de sa conviction, mais Nicolas II répond au ministre qui lui présente la plainte : « Je prie de ne pas toucher à Léon Tolstoï ; je n’ai pas l’intention de faire de lui un martyr. » Or, c’est précisément cela, c’est devenir martyr, que Tolstoï voulait absolument dans ses dernières années, afin d’attester devant les hommes le sérieux et la sincérité de sa doctrine, et c’est précisément cela que le destin lui refuse, ce destin qui va même jusqu’à prendre en faveur de cet homme avide de souffrances des soins en quelque sorte méchants pour qu’aucun mal ne lui arrive. Comme un insensé, qui se jette avec fureur contre les parois de sa cellule de caoutchouc, Tolstoï se démène dans la prison invisible de sa gloire ; il crache sur son propre nom ; il fait de terribles grimaces à l’État, à l’Église et à toutes les puissances, mais on l’écoute poliment, le chapeau à la main et on le ménage, comme un fou inoffensif et de haute naissance. Jamais il ne réussit à réaliser l’acte manifeste, la preuve décisive, le martyre ostensible. Entre sa volonté de sincérité et la réalité le Diable a placé la gloire, pour amortir tous les coups du destin et empêcher la souffrance de l’atteindre.
Mais pourquoi, — demandent avec impatience la méfiance de tous ses adeptes et avec ironie la raillerie de ses adversaires, — pourquoi Léon Tolstoï ne met-il pas résolument fin à cette contradiction pénible ? Pourquoi ne chasse-t-il pas de sa maison reporters et photographes ? Pourquoi tolère-t-il la vente de ses œuvres par sa famille ? Pourquoi, au lieu de faire la sienne, fait-il toujours la volonté de son entourage, qui, au mépris complet de ses enseignements, proclame catégoriquement que la richesse et le confort sont les plus grands biens de la terre ? Pourquoi n’agit-il pas enfin clairement et sans équivoque, selon le commandement de sa conscience ? Tolstoï n’a jamais lui-même répondu à cette terrible question, que lui ont posée les hommes ; et jamais il ne s’est excusé ; au contraire, aucun des bavards oisifs qui de leurs doigts crasseux ont montré la contradiction flagrante existant entre la volonté de Tolstoï et la réalité n’a condamné cette ambiguïté plus durement que lui-même. En 1908 il écrit dans son Journal : « Si j’entendais dire de moi, comme si la chose concernait un étranger : c’est un homme qui vit dans le luxe, qui prend aux paysans tout ce qu’il peut, qui les fait mettre en prison et qui en même temps professe et prêche le christianisme, donne des aumônes de cinq kopeks et dans tous ses actes indignes se cache derrière sa chère femme, je n’aurais aucun scrupule à qualifier un tel individu de coquin. Et précisément voilà ce qu’il faudrait qu’on me dît, afin que je m’arrache aux vanités du monde et que je ne vive que de la vie de l’âme. » Non, personne ne devait éclairer Léon Tolstoï sur la contradiction existant entre sa volonté et sa conduite, et sans cesse, chaque jour cette contradiction lui déchirait l’âme. Lorsque, dans son Journal, cette question pénètre dans sa conscience, comme un fer rouge et brûlant : « Dis, Léon Tolstoï, vis-tu selon les principes de ta doctrine ? », il répond dans une irritation désespérée : « Non, je meurs de honte, je suis coupable et je mérite le mépris. »
Il se rendait compte parfaitement que, étant donné sa profession de foi publiquement affirmée, il n’y avait pour lui, logiquement et éthiquement, qu’une façon de vivre possible : quitter sa maison, renoncer à son titre de noblesse, abandonner son art, et « aller en pèlerin sur les routes de la Russie ». Mais lui, l’apôtre, n’a jamais pu se résoudre à prendre cette décision suprême, — si nécessaire, parce qu’elle était la seule convaincante. Or, précisément, ce secret de sa dernière faiblesse, cette incapacité à réaliser en lui le radicalisme dont il avait posé les principes, signifie, pour moi, la beauté suprême de Tolstoï. Car la perfection n’est jamais possible qu’au delà des choses humaines : un saint, même l’apôtre de la douceur, doit pouvoir être dur ; il doit pouvoir exiger de ses disciples cette chose presque surhumaine et inhumaine, à savoir quitter avec indifférence, pour atteindre à la sainteté, père et mère, femme et enfants. Une vie parfaite et complètement logique ne peut se réaliser que dans l’espace nu d’une individualité isolée et jamais en liaison et en relation avec autrui : c’est pourquoi, à toutes les époques, le chemin du saint le conduit au désert, comme à la seule demeure et au seul foyer qui lui soient appropriés. Ainsi, Tolstoï, lui aussi, s’il veut réaliser par des actes les conséquences extrêmes de sa doctrine, doit se dégager, non seulement des liens de l’Église et de l’État, mais encore du cercle plus étroit, plus chaud et plus prenant, de la famille, et pour cet acte de violence pendant trente ans la force lui manque. Par deux fois il s’était enfui et par deux fois il était revenu, car l’idée que sa femme toute bouleversée serait capable de se suicider paralyse en lui toute énergie brutale ; il ne peut pas se résoudre (c’est là à la fois sa faute spirituelle et sa beauté morale !) à sacrifier un seul être humain pour la cause de ses idées abstraites. Plutôt que de se fâcher avec ses enfants et de pousser sa femme au suicide, il supporte, en gémissant, le toit opprimant d’une communauté simplement corporelle ; luttant désespérément et pourtant trop humain pour blesser sa famille par des actes de violence, il cède toujours dans les questions décisives, comme celles du testament et celle de la vente de ses livres, et il préfère souffrir lui-même, plutôt que de faire souffrir les autres. Il se contente douloureusement d’être plutôt un homme imparfait qu’un saint dur comme le roc.
Et c’est sur lui, sur lui seul, que, de la sorte, retombe, aux yeux du public, la faute consistant à être tiède et à manquer de sincérité. Il sait que désormais chaque gamin a le droit de se moquer de lui, que chaque homme sincère a le droit de douter de lui et chacun de ses adeptes le droit de le juger ; mais, ce qui fait précisément plus que toute autre chose la patience grandiose de Tolstoï pendant toutes ces sombres années, c’est qu’il accepte les lèvres fermées et crispées l’accusation d’insincérité sans jamais s’excuser. « Ma situation peut être fausse devant les hommes, il est peut-être nécessaire qu’il en soit ainsi », écrit-il, en 1898, avec émotion dans son Journal. Et peu à peu il commence à reconnaître le sens particulier de l’épreuve à laquelle il est soumis : à savoir que son martyre sans triomphe, sa façon de souffrir de l’injustice sans se défendre et sans s’excuser, constitue un acte plus douloureux et plus important que ne l’eût été un martyre sur la place publique, — cet autre martyre théâtral que pendant des années il avait demandé à son destin. « J’ai désiré souvent souffrir et supporter la persécution, mais cela signifie que j’étais lâche et que je voulais faire travailler autrui à ma place, en ce sens qu’il m’eût torturé, tandis que j’aurais eu simplement à souffrir. » Le plus impatient de tous les hommes, qui se serait plongé volontiers d’un seul bond au milieu des tourments et qui se serait presque avec plaisir laissé brûler sur le bûcher de sa conviction, reconnaît qu’une épreuve beaucoup plus dure lui a été imposée : cette combustion lente sur un feu qui couve, le dédain de ceux qui ne le connaissent pas et l’éternelle inquiétude de sa propre conscience, qui pourtant sait ce qui en est.
A chaque instant il est obligé de reconnaître sa propre inconséquence, de se juger et de se châtier lui-même pour sa négligence, de se mépriser pour sa propre vanité, mais il sent en même temps que cette inquiétude lui est nécessaire, et c’est précisément en elle qu’il découvre, lui qui est né fier, sa propre faiblesse et sa propre imperfection. Sans cesse il est obligé de se rendre compte qu’il est incapable de remplir sa mission suprême, consistant à mener une existence exemplaire, et qu’il est incapable de réaliser son désir le plus secret, qui est de vivre une vie sainte et conforme à ses principes ; avec une honte infinie il doit avouer qu’il est impuissant à accomplir dans sa propre vie ce qu’il exige de toute une humanité. Cette souffrance secrète et qui le ronge intérieurement rend les dernières années de Léon Tolstoï plus tragiques que tout héroïsme extérieur, que la logique et la fidélité à la lettre de sa doctrine qu’il aurait pu y avoir dans sa façon de vivre ; c’est précisément parce qu’il ne satisfait pas, qu’il ne peut satisfaire ses propres exigences morales, que la volonté de ce grand moraliste paraît doublement grandiose et impressionnante.
Mais, plus cruel pour lui-même que tout autre, dans une heure infiniment secrète, Tolstoï, cet implacable génie de l’exploration du moi, est allé jusqu’à suspecter la sincérité de sa volonté. Ce que ses adversaires murmuraient parfois en secret, à savoir qu’il avait assumé le rôle pathétique de sauveur du monde et d’apôtre public de l’humanité, non pas dans un esprit de loyauté, mais par complaisance théâtrale envers son moi, par gloriole et vanité, cette suspicion terrible, Tolstoï la formule implacablement contre lui-même, dans une heure solitaire où il fait son examen spirituel. Qui veut savoir jusqu’à quelles profondeurs Tolstoï a tourmenté sa conscience, pour atteindre à la sincérité suprême, n’a qu’à lire cette nouvelle que l’on a trouvée dans ses papiers posthumes et qui est intitulée le Père Serge. Exactement comme sainte Thérèse, effrayée par ses visions, demande avec anxiété à son confesseur si ces annonciations lui ont été envoyées réellement par Dieu et non pas, peut-être, par la contrepartie de celui-ci, le Diable, pour éprouver son orgueil, Tolstoï se demande, dans cette nouvelle, si sa doctrine et sa conduite devant les hommes ont réellement une origine divine, c’est-à-dire morale et bonne, ou bien n’émanent pas du démon de la vanité, de l’amour de la gloire et de l’encens. Sous un voile transparent il décrit dans ce saint sa propre situation à Iasnaïa Poliana : comme auprès de lui-même les croyants, les curieux, les pèlerins de l’admiration, viennent auprès de ce moine faiseur de miracles les pénitents et les admirateurs. Mais, comme Tolstoï lui-même, ce sosie de sa conscience se demande, au milieu du tumulte que font ses adeptes, si lui, que tous vénèrent comme un saint, a réellement le cœur d’un saint ; il se demande : « Dans quelle mesure ce que je fais, je le fais pour l’amour de Dieu et dans quelle mesure seulement pour l’amour des hommes ? » Et Tolstoï se répond lui-même d’une façon écrasante, par la bouche du Père Serge :
« Il sentait dans la profondeur de son âme que le Diable avait mis à la place de ses efforts orientés vers Dieu un autre mobile de conduite qu’inspirait uniquement le désir de la gloire humaine ; il le sentait, car, de même qu’autrefois il était heureux qu’on ne vînt pas troubler sa solitude, maintenant cette solitude était pour lui un tourment. Il se sentait importuné par les visiteurs, il se fatiguait, mais, malgré tout, dans le plus profond de son cœur, il se réjouissait de les voir, il se réjouissait d’entendre les louanges dont ils le comblaient. Il lui restait toujours moins de temps pour son édification spirituelle et pour la prière ; parfois il pensait qu’il était semblable à un endroit où une source avait jailli, une petite source d’eau vive, issue de son sein et coulant grâce à lui, mais maintenant l’eau ne pouvait plus s’accumuler, quand les passants assoiffés se pressaient sur ses bords en se bousculant l’un l’autre ; ils avaient tout piétiné et il n’en était resté que de la boue… Maintenant il n’y avait plus d’amour en lui, plus d’humilité ni de pureté non plus. »
C’est avec une pareille fermeté et une pareille sévérité pour lui-même que Tolstoï a refusé de croire qu’il pût être divinisé sous la forme d’un saint : il ne s’est considéré lui-même que comme quelqu’un qui cherche et qui tâtonne, comme un homme qui s’efforce péniblement et au milieu des imperfections d’aller vers Dieu. Avec une grande anxiété, il se demande par la bouche de son double : « Mais est-ce qu’il n’y avait pas là une volonté de servir Dieu ? » Et, bien que la réponse vienne briser, avec une impitoyable netteté et avec véhémence, toutes les portes de la sainteté par ces paroles retentissantes : « Oui, cette volonté existait, mais tout est souillé et gâté par la gloire. Il n’y a pas de Dieu pour celui qui, comme moi, a vécu pour la gloire humaine », une lueur d’espoir tremble timidement, comme au fond d’une galerie de mine qui s’est effondrée : « Mais je veux le chercher. »
« Je veux le chercher. » Cette parole contient la volonté la plus sincère de Tolstoï et son destin, qui est, non pas de trouver Dieu, mais de le chercher, qui est, non pas de formuler la réponse à laquelle aspire l’humanité, mais d’aider cette humanité à poser de nouvelles questions et à soulever des problèmes avec plus de loyauté et d’une manière plus implacable que personne ne l’a fait auparavant. Tolstoï n’est pas devenu un saint, un prophète rédempteur du monde, il n’a même pas pu donner à sa vie une forme parfaitement nette et loyale : il est toujours resté un homme comme les autres, à certains moments plein de grandeur et immédiatement après de nouveau mesquin et enfoncé dans le mensonge, un homme ayant des faiblesses, des insuffisances et des ambiguïtés, mais toujours prenant bientôt conscience de ses fautes et s’efforçant avec une passion sans égale de marcher vers la perfection.
Pas un saint, mais une volonté sainte ; pas un croyant, mais une foi titanique, pas une image du divin, calme, paisible, et recueillie dans sa propre perfection, mais le symbole d’une humanité qui, jamais satisfaite, ne doit jamais s’arrêter sur sa route, — éternellement en lutte, chaque jour et chaque heure, pour aboutir à une forme plus pure.