— Il a raison, — pense Tolstoï, — il parle comme ma conscience. Mais comment lui expliquer ce que je ne puis pas m’expliquer à moi-même ? Comment me défendre, puisqu’il m’attaque et m’accuse en mon propre nom ?
Il prend avec lui cette lettre et il se lève pour aller dans son cabinet de travail, afin d’y répondre aussitôt. A la porte le secrétaire s’avance encore et lui rappelle qu’à midi le correspondant du Times doit venir pour l’interviewer : faut-il le recevoir ? Le visage de Tolstoï s’assombrit :
— Toujours ces importunités ! Que veulent-ils donc de moi ? Uniquement jeter sur mon existence des regards de badauds. Ce que j’ai à dire se trouve dans mes écrits ; tous ceux qui savent lire peuvent les comprendre.
Mais, malgré tout, quelque faiblesse, faite de vanité, donne vite son consentement :
— Soit, — dit-il, — mais seulement une demi-heure. Et à peine a-t-il franchi le seuil du cabinet de travail que déjà sa conscience grogne :
— Pourquoi, encore une fois, ai-je cédé ? Toujours, les cheveux gris et à deux pas de la mort, j’agis en vaniteux et je me livre au verbiage des hommes ; toujours je faiblis, quand ils me sollicitent flatteusement. Quand apprendrai-je enfin à me cacher, à me taire ? Aide-moi, ô mon Dieu, aide-moi donc.
Enfin seul avec soi-même dans le cabinet de travail. Aux murs nus sont suspendus une faux, un râteau et une hache ; sur le sol bien ciré est fixé un siège massif, plus semblable à un billot qu’à un fauteuil, devant la table nue ; une cellule, à demi monacale, à demi paysanne. Le travail de la veille à moitié achevé est encore sur la table, « Pensées sur la vie ». Il relit ses propres paroles, efface, modifie, reprend. Toujours son écriture rapide, d’une grosseur excessive comme celle d’un enfant, s’arrête.
— Je suis trop superficiel, je suis trop impatient. Comment puis-je parler de Dieu, puisque je n’ai pas encore de notions claires sur ce sujet, puisque moi-même je n’ai pas encore de certitude et que mes idées chancellent d’un jour à l’autre ? Comment pourrais-je être précis et compréhensible pour chacun, en parlant de Dieu, qui est inexprimable, et de la vie, qui est éternellement incompréhensible ? Ce que j’entreprends là dépasse ma force. Mon Dieu, comme, autrefois, je marchais avec assurance lorsque j’écrivais des œuvres littéraires, que je présentais aux hommes la vie telle que le Seigneur l’a établie devant nous et non pas telle que moi, vieil homme confus et inquiet, je désire qu’elle soit en réalité ! Je ne suis pas un saint, non, je ne le suis pas et je ne devrais pas enseigner les hommes ; je ne suis que quelqu’un à qui Dieu a donné des yeux plus clairs et des sens meilleurs qu’à des milliers d’autres, pour qu’il voie son univers. Et peut-être que j’étais alors plus vrai et meilleur, lorsque je ne faisais que servir cet art que maintenant je maudis si absurdement.
Il s’arrête et il regarde involontairement autour de lui, comme si quelqu’un pouvait l’épier, tandis qu’il va chercher dans un tiroir caché les romans auxquels il travaille maintenant en secret (car, publiquement, il a bafoué l’art et il l’a ravalé, comme une « superfluité » et comme un « péché »). Les voici, ces œuvres écrites en secret et cachées aux hommes, Atschimourat, Le billet perdu ; il les feuillette et en lit quelques pages. Son œil s’éclaire de nouveau.
— Oui, ça c’est bien écrit, — sent-il, — ça, c’est bien. Dieu m’a appelé simplement pour que je décrive son univers et non pas pour que je devine ses pensées. Que l’art est beau, que la création littéraire est pure et que la pensée philosophique est douloureuse ! Que j’étais heureux alors, quand j’écrivais ces feuilles ! Moi-même je versais des larmes, lorsque je décrivais le matin printanier dans Bonheur conjugal ; et même la nuit Sophia Andreïewna venait, les yeux brûlants, et elle m’embrassait : tandis qu’elle copiait, elle se sentait forcée de s’arrêter et de me remercier, et nous étions heureux toute la nuit, — toute la vie. Mais, maintenant, je ne puis plus revenir en arrière ; il ne m’est pas permis de décevoir les humains, il faut que je continue d’avancer sur la route commencée, parce que, dans la détresse de leur âme, ils espèrent de moi assistance. Je ne dois pas m’arrêter, mes jours sont comptés.