Il pousse un soupir et replace les chers feuillets dans la cachette du tiroir ; comme un scribe à gages, muet, de mauvaise humeur, il continue d’écrire à ses traités philosophiques, le front sillonné de rides et le menton si profondément baissé que sa barbe blanche gratte, elle aussi, le papier, comme sa plume, avec un bruit de chose froissée.

Enfin, midi ! Assez travaillé pour aujourd’hui ! Il jette la plume loin de lui ; il se lève d’un bond et, de ses petits pas prestes, il descend l’escalier en tournoyant. Là le palefrenier tient prête Délire, sa jument favorite. D’un bond il est en selle et déjà la silhouette qui en écrivant était toute ployée se détend ; il paraît plus grand, plus fort, plus jeune, plus vivant, tandis que, bien droit, léger et libre comme un Cosaque, sur le cheval aux sabots étroits, il bondit vers la forêt. Sa barbe blanche ondoie et flotte au souffle du vent : il ouvre largement et voluptueusement les lèvres pour absorber en lui plus fortement la vapeur des champs, pour sentir dans son corps vieillissant la vie, la vivante vie ; et la volupté du sang secoué bruit chaudement et doucement dans ses veines, jusqu’au bout de ses doigts et jusqu’au coquillage sonore de son oreille.

Au moment d’entrer dans la jeune forêt, il s’arrête soudain pour voir, pour voir encore une fois comment, au soleil du renouveau, les boutons gluants se sont ouverts, en élevant dans le ciel une verdure fine et tremblotante, tendre comme une broderie. D’une vigoureuse pression des cuisses il pousse le cheval vers les bouleaux ; son œil de faucon remarque avec émotion la manière dont, l’une dernière l’autre, dans les deux sens, formant un chapelet microscopique, les fourmis se promènent sur l’écorce, les unes chargées déjà d’un ventre épais, les autres encore en train de saisir la farine de l’arbre avec leurs menues mandibules filigranées. Pendant de longues minutes il reste là immobile, dans son admiration, le patriarche chenu, et il regarde ce spectacle, grandiose dans sa petitesse ; des larmes coulent chaudement dans sa barbe.

Qu’il est merveilleux, ce miroir divin de la nature, qui depuis plus de soixante-dix ans contient toujours de nouvelles merveilles, à la fois muet et éloquent, éternellement rempli d’autres images, toujours animé et plus sage dans son silence que toutes les pensées et toutes les questions ! Sous lui le cheval renifle impatiemment. Tolstoï se réveille de sa profonde méditation ; il étreint puissamment de ses genoux les flancs de la jument, afin de sentir maintenant, dans le sifflement du vent, non pas seulement quelque chose de petit et de délicat, mais aussi le fougueux emportement et la passion des sens. Et il galope, il galope, il galope, heureux et sans pensée ; il parcourt ainsi vingt verstes, jusqu’à ce qu’une sueur brillante couvre déjà d’une blanche écume le flanc de la jument. Puis il la guide vers la maison, d’un trot paisible. Ses yeux sont toute lumière, son âme est toute allégée. Il est heureux et joyeux comme lorsque, encore enfant, il passait dans ces mêmes forêts, sur ce même chemin qui lui est familier depuis soixante-dix ans, lui qui maintenant est un vieil homme, un homme très vieux.

Mais dans le voisinage du village, son visage radieux s’assombrit soudain. Son œil connaisseur a examiné les champs : ici, au milieu de son domaine, il y a une terre qui est mal tenue, abandonnée, la clôture pourrie et à moitié enlevée, probablement pour faire du feu, le sol non labouré. Irrité, il s’avance, sur son cheval, pour demander des explications. Par la porte sort une femme crasseuse, les pieds nus, les cheveux en crinière et le regard baissé ; deux, trois petits enfants à demi-nus sont accrochés peureusement à sa robe toute déchirée, et derrière, dans la chaumière basse et enfumée, criaille encore un quatrième. Les sourcils froncés, il demande la raison de cette incurie. La femme pleurniche des mots sans suite, depuis six semaines son mari est en prison, arrêté pour avoir volé du bois. Comment, sans lui, l’homme fort et laborieux, pourrait-elle s’en occuper, et, quant à lui, il n’avait agi que poussé par la faim, Monsieur le Comte sachant bien lui-même ce que c’est : la mauvaise récolte, l’élévation des impôts, le fermage. Les enfants, voyant leur mère pleurnicher, se mettent à brailler ; Tolstoï porte vite la main à la poche et, pour couper court à toute autre explication, il tend à la femme une pièce de monnaie. Puis il s’échappe rapidement, comme un fugitif. Sa figure est sombre, sa joie s’est envolée.

— Voilà donc ce qui se passe sur ma terre, — non, sur celle que j’ai donnée à ma femme, à mes enfants. Mais pourquoi cacher toujours lâchement derrière ma femme ma complicité, ma faute ? Ce transfert de propriété n’a été qu’une comédie faite pour tromper le monde, pas autre chose ; car, exactement comme je me suis repu moi-même du labeur des paysans, maintenant les miens sucent leur argent de cette pauvreté. Je le sais pertinemment : chaque brique employée à la reconstruction de la maison où je demeure a été cuite à la sueur de ces serfs, elle est leur chair, leur fatigue pétrifiées. Comment aurais-je pu donner à ma femme et à mes enfants ce qui ne m’appartenait pas, la terre de ces paysans qu’ils labourent et cultivent ? Je devrais avoir honte devant Dieu, au nom de qui, moi, Léon Tolstoï, je prêche toujours la justice aux hommes, alors que, quotidiennement, de mes fenêtres, j’assiste au spectacle de la misère d’autrui.

Sa figure est devenue toute colère ; et elle s’assombrit encore davantage au moment où, passant devant les colonnes de pierre, il fait son entrée dans l’enceinte de la maison seigneuriale. Le laquais en livrée et le palefrenier se précipitent par la porte, pour l’aider à descendre de cheval. « Mes esclaves », raille-t-il rageusement à part lui, dans la honte qu’il éprouve et qui le fait s’accuser lui-même.

Dans la vaste salle à manger, la longue table l’attend déjà, fleurie de blanc et couverte d’argenterie ; il y a là la comtesse, ses filles, ses fils, le secrétaire, le médecin particulier, la Française, l’Anglaise, quelques voisins, un étudiant révolutionnaire, qui remplit les fonctions de précepteur, et puis le reporter anglais : cette macédoine humaine bouillonne joyeusement dans son diffus pêle-mêle. Il est vrai que, maintenant, lorsqu’il entre, le bruit s’arrête immédiatement, en signe de respect. Tolstoï salue les hôtes gravement et avec une noble politesse et il s’assied à la table sans prononcer une parole. Lorsque le domestique en livrée lui présente maintenant ses mets choisis de végétarien (des asperges venues de l’étranger et apprêtées de la manière la plus délicate), il pense malgré lui à la femme loqueteuse, à la paysanne à qui il a donné dix kopecks. Il est là assis sombrement et il sonde son âme :

— S’ils comprenaient enfin que je ne puis ni ne veux vivre ainsi, entouré de laquais, avec des déjeuners de quatre plats, dans de la vaisselle d’argent, et parmi toutes sortes de superfluités, tandis que les autres n’ont même pas le strict nécessaire ! Ils savent tous, pourtant, que je ne leur demande que ce sacrifice, ce seul sacrifice, de renoncer au luxe, cet abominable péché contre l’égalité que Dieu voudrait voir régner parmi les hommes. Mais elle, qui est ma femme et qui devrait partager mes pensées, comme ma couche et ma vie, elle se dresse en ennemie contre mes idées. Elle est à mon cou comme une meule de moulin, un poids sur ma conscience, qui m’entraîne à une vie fausse et mensongère ; il y a longtemps que j’aurais dû couper les liens avec lesquels ils m’attachent. Qu’ai-je encore à faire avec eux ? Ils me troublent dans ma vie et je les trouble dans la leur ; je suis ici superflu, à charge à moi-même et à tout le monde.

Malgré lui, d’un air hostile, il détourne les yeux de sa colère et il la regarde, elle, Sophia Andreïewna, sa femme. Mon Dieu, qu’elle a vieilli et qu’elle a blanchi ! Les rides sillonnent son front, à elle aussi ; à elle aussi, le chagrin a tordu sa bouche décrépie. Et une onde de douceur emplit soudain le cœur du vieil homme.