— Mon Dieu, — pense-t-il, — comme elle est sombre, comme elle a l’air triste, elle que j’ai introduite dans ma vie jeune fille rieuse et innocente ! Il y a maintenant un âge d’homme, quarante, quarante-cinq ans que nous vivons ensemble ; je l’ai prise jeune fille, moi qui étais déjà à demi-usé, et elle m’a donné treize rejetons. Elle m’a aidé à composer mes ouvrages, elle a allaité mes enfants, et, moi, qu’ai-je fait d’elle ? Une femme désespérée, presque insensée, toujours surexcitée, à qui il faut cacher les narcotiques pour qu’elle ne s’ôte pas la vie, tellement je l’ai rendue malheureuse. Et quant à mes fils, je le sais, ils ne m’aiment pas ; mes filles, qui sont là, je ronge leur jeunesse, et mes secrétaires notent chaque parole et becquettent tout ce que je dis, comme des moineaux le crottin de cheval ; déjà ils tiennent prêts dans une boîte le baume et l’encens pour conserver ma momie au muséum de l’humanité. Et voici ce nigaud d’Anglais qui attend déjà avec son carnet pour que je lui explique « la vie ». Un péché contre Dieu et contre la vérité, telle est cette table, cette maison, pleine d’affreux mystères et sans aucune pureté ; et je reste là assis dans cette atmosphère, à me sentir bien au chaud et bien à l’aise, au lieu de bondir au dehors et d’aller mon chemin. Il vaudrait mieux pour moi, il vaudrait mieux pour eux que je fusse déjà mort. Je vis trop longtemps et je ne vis pas assez dans la vérité : il y a déjà de longues années que mon heure est venue.

Le laquais lui offre encore un mets, des fruits sucrés, entourés d’une mousse laiteuse et rafraîchis dans la glace. D’un mouvement irrité de la main il repousse le plat d’argent.

— Le manger n’est-il pas bon ? — demande avec inquiétude Sophia Andreïewna, naïve qu’elle est. Est-il trop lourd pour toi ?

Mais Tolstoï répond seulement, avec amertume :

— Ce qui est trop lourd pour moi, c’est précisément que ce soit si bon.

Les fils regardent, contrariés ; la femme, avec étonnement ; le reporter, en faisant un effort : on voit qu’il cherche à retenir cet aphorisme.

Enfin le repas est terminé ; on se lève et on va au salon. Tolstoï discute avec le jeune révolutionnaire qui, malgré tout son respect, lui réplique avec hardiesse et vivacité. L’œil de Tolstoï lance des éclairs ; il parle avec violence, par saccades, presque en criant ; chaque discussion l’empoigne encore, avec une passion indomptable, comme autrefois la chasse et le tennis. Brusquement il se prend lui-même en flagrant délit d’emportement ; il se contraint à l’humilité et de force il modère sa voix en disant :

— Mais peut-être que je me trompe : Dieu a dispersé ses pensées parmi les hommes et personne ne sait si ce sont des pensées divines ou les siennes propres qu’il exprime.

Et, pour changer de sujet, il adresse aux autres cette invitation :

— Allons faire un tour dans le parc.