Mais d’abord encore une petite halte. Sous l’orme à la vénérable vieillesse, en face du perron du château, à « l’arbre des pauvres », les visiteurs des classes populaires, les mendiants et les sectaires, les « ténébreux », attendent Tolstoï. De vingt milles à la ronde, ils sont venus ici en pèlerinage, chercher un conseil ou un peu d’argent. Ils sont là debout, brûlés par le soleil, exténués de fatigue, les chaussures toutes poussiéreuses.

Lorsque le « Seigneur », le « Barine » s’approche, quelques-uns s’inclinent jusqu’à terre, à la manière russe. Tolstoï va vers eux d’un pas rapide et balancé :

— Avez-vous des demandes à formuler ?

— Je désirerais, Monseigneur…

— Je ne suis pas « monseigneur », personne n’est « monseigneur », sauf Dieu, — fait Tolstoï en le rabrouant.

Le petit paysan tourne avec effroi sa casquette dans ses mains ; enfin, il dévide des questions confuses, pour savoir si réellement la terre doit maintenant appartenir aux paysans et quand il recevra lui-même son morceau de champ ; Tolstoï répond avec impatience : tout ce qui n’est pas clair l’irrite. Puis c’est le tour d’un garde forestier, qui pose toutes sortes de questions relatives à Dieu. Tolstoï lui demande s’il sait lire, et, lorsqu’il répond affirmativement, il envoie chercher l’écrit intitulé Que devons-nous faire ? et le congédie. Ensuite des mendiants s’approchent l’un après l’autre. Tolstoï, déjà impatient, les expédie rapidement avec une pièce de cinq kopecks. En se retournant, il remarque que le journaliste le photographie au moment où il fait ainsi l’aumône. De nouveau son visage se rembrunit.

— Voilà comment ils me représentent, moi, Tolstoï, le généreux, auprès des paysans, moi, le charitable, l’homme noble et secourable ! Mais, si l’on pouvait voir l’intérieur de mon cœur on saurait que je n’ai jamais été bon, que j’ai simplement essayé d’apprendre à le devenir. Mon moi est la seule chose qui m’ait réellement occupé. Je n’ai jamais été secourable ; dans toute ma vie je n’ai pas donné aux pauvres la moitié de ce que, autrefois à Moscou, je perdais en une seule nuit, en jouant aux cartes. Jamais il ne m’est venu à l’esprit d’envoyer à Dostoïewski, qui à ma connaissance souffrait de la faim, les deux cents roubles qui l’auraient sauvé pour un mois, peut-être pour toujours. Et, cependant, je tolère que l’on me glorifie et que l’on me célèbre comme le plus noble des hommes, alors que je sais parfaitement que je n’en suis encore qu’au commencement du commencement !

Il est pressé déjà d’aller se promener dans le parc, et ce leste petit vieillard à la barbe flottante court si impatiemment que les autres peuvent à peine le suivre. Non, maintenant, il ne s’agit plus de parler beaucoup : simplement sentir ses muscles, la souplesse des tendons, jeter un coup d’œil sur ses filles jouant au tennis, sur l’innocence et l’agilité du jeu physique. Il suit avec intérêt chaque mouvement, et il rit fièrement à chaque coup réussi, puis, les sens apaisés et plus serein, il continue sa marche à travers la mousse aux senteurs plus douces. Mais, ensuite, il revient dans son cabinet de travail, lire un peu, se reposer un moment : parfois il se sent déjà très fatigué et ses jambes deviennent lourdes. Tandis qu’il est ainsi couché seul sur le divan de cuir ciré, les yeux fermés, et qu’il se sent fatigué et âgé, il pense en silence :

— Pourtant, cela va bien ; où est l’époque, la terrible époque où j’avais encore peur de la mort, comme d’un fantôme ? où je voulais me cacher devant elle et me renier ? Maintenant, maintenant, je n’ai plus aucune crainte ; oui, même je me sens bien d’être si près d’elle.

Il se redresse, ses pensées essaiment dans le silence. Parfois il trace rapidement un mot au crayon, puis il regarde longuement et gravement devant lui. Et il est beau alors, le visage du vieil homme fatigué, sur lequel planent la méditation et le rêve, — seul avec lui-même et avec ses pensées.