Le soir, il descend encore une fois dans le cercle de la conversation : oui, le travail est fait. L’ami Goldenweiser, le pianiste, demande s’il peut jouer quelque chose.
— Très volontiers, très volontiers.
Tolstoï s’appuie contre le piano, les mains ombrageant ses yeux pour que personne ne voie comment il est empoigné par la magie des sons accordés. Il écoute, les paupières closes et la poitrine respirant profondément. Chose merveilleuse, la musique, qu’il a attaquée si fort, chante à ses oreilles merveilleusement, en réveillant en lui ce qu’il y a de tendresse : après toutes ces sévères pensées, elle rend à son âme la douceur et la bonté.
— Comment ai-je pu insulter l’art ? — pense-t-il en lui-même silencieusement. Où y a-t-il de la consolation, sinon dans l’art ? Toute pensée assombrit, toute science trouble l’esprit, et où sentons-nous distinctement la présence de Dieu, si ce n’est pas dans les images et dans le verbe de l’artiste ? Vous êtes mes frères, ô Beethoven et Chopin ; je sens vos regards reposer maintenant entièrement en moi, et le cœur de l’humanité bat dans mon cœur : pardonnez-moi, mes frères, de vous avoir offensés.
La musique se termine sur un passage retentissant, tous applaudissent et, après une courte hésitation, Tolstoï également. Toute inquiétude en lui est guérie. Avec un doux sourire il entre dans le groupe qui est rassemblé là et il jouit des agréments de la conversation ; enfin, quelque chose comme de la sérénité et du silence flotte autour de lui ; le jour aux multiples aspects semble être complètement achevé.
Mais encore une fois, avant d’aller au lit, il se rend dans son cabinet de travail. Avant que le jour finisse, Tolstoï entrera, une dernière fois, en jugement avec lui-même ; il se demandera, comme toujours, compte de chaque heure comme de toute sa vie. Son Journal est ouvert ; ces feuilles blanches sont comme l’œil de la conscience qui le regarde. Tolstoï songe à chaque heure de la journée écoulée et il la juge. Il pense aux paysans, à la misère dont il est lui-même cause et devant laquelle il est passé au cours de sa chevauchée, sans lui porter d’autre assistance que celle d’une illusoire menue monnaie. Il se souvient qu’il a été impatient avec les mendiants, qu’il a eu des pensées dures et méchantes à l’égard de sa femme ; il inscrit tous ces péchés dans son livre, le livre de l’accusation, et d’un crayon rageur il trace ce jugement : « De nouveau j’ai été indolent, j’ai eu l’âme lâche. Je n’ai pas fait assez de bien. Je n’ai pas encore appris à accomplir l’acte difficile, à aimer les hommes qui sont autour de moi, au lieu de l’humanité : aide-moi, ô mon Dieu, aide-moi. »
Puis encore la date du lendemain et le mystérieux « S.J.V. » (Si je vis). Maintenant l’œuvre est faite, encore un jour de terminé. Les épaules basses, il se rend dans la chambre voisine, le vieil homme ; il ôte sa blouse et ses lourdes bottes et il étend son corps, son corps lourd, dans le lit et il pense, comme toujours, d’abord à la mort. Encore des pensées, ces papillons de couleurs, volettent avec agitation au-dessus de lui, mais peu à peu elles se perdent, comme des lépidoptères, dans la forêt d’une obscurité toujours plus profonde. Déjà le sommeil l’enveloppe de son ombre toute proche.
Voici que, soudain, il tressaille de frayeur : ne vient-il point d’entendre un pas ?… Oui, c’est quelqu’un qui marche à côté, doucement et furtivement, dans son cabinet de travail, et aussitôt il bondit sans faire de bruit, à moitié nu, et il colle ses yeux brûlants contre le trou de la serrure. Oui, il y a de la lumière dans la pièce voisine. Quelqu’un est entré avec une lampe et fouille dans son secrétaire, feuillette son Journal, si secret, pour lire les paroles, les entretiens de sa conscience : ce quelqu’un, c’est Sophia Andreïewna, sa femme. Elle l’espionne jusque dans son secret le plus intime ; on ne le laisse pas seul, même avec Dieu ; partout, partout, dans sa maison, dans sa vie, dans son âme, il est entouré par l’ambition et la curiosité des hommes. Ses mains tremblent de fureur ; déjà il saisit le loquet pour ouvrir brusquement la porte et se précipiter sur sa propre femme, qui l’a trahi. Mais, au dernier moment, il maîtrise sa colère :
— Peut-être que cela aussi est une épreuve qui m’est imposée.
Alors il se traîne jusqu’à sa couche, muet, hors d’haleine, regardant au fond de lui-même, comme dans une fontaine tarie. Et, ainsi, il reste éveillé longtemps encore, lui, Léon Nicolaïewitsch Tolstoï, le plus grand et le plus puissant homme de son époque, — trahi dans sa propre maison, tourmenté par le doute et glacé par la solitude.