« Ah ! qu’il est difficile de se défaire de cette sale et coupable propriété ! » soupire-t-il pendant ces jours-là (25 juillet 1908), car la moitié de sa famille se dispute cette propriété avec des ongles qui ressemblent à des griffes. Des scènes de romans feuilleton de la pire espèce : tiroirs forcés, armoires fouillées, conversations épiées, essais de mise en curatelle, alternent avec les moments les plus tragiques, avec des tentatives de suicide de la part de sa femme et des menaces de fuite quant à Tolstoï ; l’« enfer d’Iasnaïa Poliana », comme il l’appelle, ouvre ses portes. Mais précisément dans cet excès de tourments Tolstoï finit par puiser une résolution suprême, et enfin, quelques mois avant de mourir, il décide, pour assurer la pureté et la loyauté de sa mort, de ne plus tolérer d’ambiguïtés et d’équivoque et de laisser à la postérité un testament qui transmette irrécusablement ses biens spirituels à toute l’humanité. Pour accomplir ce dernier acte de sincérité, il faut encore un dernier mensonge. Puisque dans sa maison il se sent espionné et surveillé, ce vieillard de quatre-vingt-deux ans se rend à cheval, comme pour une promenade sans importance, dans la forêt voisine, la forêt de Grumont, et là, sur la souche d’un arbre, — instant le plus dramatique de notre siècle, — Tolstoï, en présence de trois témoins et des chevaux qui reniflent avec impatience, signe enfin cette feuille qui donnera à sa volonté validité et autorité par delà sa vie présente.
Maintenant il a rejeté ses entraves et il pense avoir accompli l’acte décisif. Mais un acte plus difficile, plus important et plus nécessaire, l’attend encore. Car aucun secret ne résiste dans cette maison de la droite conscience toute flamboyante d’humanité. Soupçons et chuchotements filtrent et percent goutte à goutte dans tous les coins, murmurent et glissent de l’un à l’autre, et bientôt sa famille sait que Tolstoï a pris des dispositions secrètes. Ils violent avec de fausses clefs le secret des coffrets et des armoires, ils fouillent le Journal pour y trouver une piste ; la comtesse menace de se suicider si Tcherkof, le complice haï de Tolstoï, ne cesse pas ses visites. Tolstoï reconnaît qu’ici, au milieu de la passion, de la cupidité, de la haine et de l’agitation, il ne peut pas composer sa dernière œuvre d’art, la perfection de sa mort, et le vieillard craint qu’« on ne lui dérobe, au point de vue spirituel, ces minutes précieuses qui sont peut-être les plus magnifiques ». Et alors surgit encore une fois, des profondeurs de son sentiment, cette pensée que, pour atteindre à la perfection, il faut, comme l’Évangile le demande, qu’il laisse sa femme et ses enfants, qu’il renonce à la possession et au profit, pour atteindre à la sainteté.
Deux fois déjà il s’était enfui, la première fois en 1884 ; mais à moitié chemin la force lui manqua et il se contraignit à revenir auprès de sa femme qui était dans les douleurs de l’enfantement et qui cette nuit même lui donna une fille, cette Alexandra qui maintenant est à ses côtés, qui protège son testament et qui est prête à l’assister dans son dernier voyage. Treize ans plus tard, en 1897, il s’en va une seconde fois, en laissant à sa femme cette lettre immortelle dans laquelle il expose l’ordre que lui donne sa conscience : « J’ai résolu de fuir, d’abord parce que, à mesure que mes années augmentent, cette existence me pèse davantage et que j’aspire toujours avec force à la solitude et ensuite parce que les enfants ont maintenant grandi et que ma présence dans la maison n’est plus nécessaire… Le principal, c’est d’imiter les Indiens, qui s’enfuient dans les forêts une fois qu’ils ont atteint la soixantième année ; tout homme religieux, arrivé à la vieillesse, éprouve le désir de consacrer ses dernières années à Dieu et non pas à la plaisanterie et au jeu, aux cancans et au tennis. De même, maintenant que je suis entré dans ma soixante-dixième année, mon âme aspire de toutes ses forces au repos et à la solitude, pour vivre en harmonie avec ma conscience ou, si ce n’est pas absolument possible, du moins pour échapper au désaccord criard qu’il y a entre ma vie et ma foi. »
Mais cette fois encore il était revenu, l’humanité ayant en lui repris le dessus. La force de son moi intime n’était pas encore assez grande, l’appel de sa vocation n’était pas encore assez puissant. Maintenant, treize ans après cette seconde fuite, et deux fois treize ans après la première, l’attraction formidable du lointain devient plus douloureuse que jamais ; cette conscience de fer se sent puissamment et magnifiquement emportée par une force insondable. Au mois de juillet 1910, Tolstoï écrit dans son Journal ces mots : « Je ne puis faire autre chose que de m’enfuir, et j’y pense maintenant sérieusement ; maintenant montre ton christianisme ! C’est le moment ou jamais (en français, dans le texte tolstoïen). Ici personne n’a besoin de ma présence. Aide-moi, ô mon Dieu ; instruis-moi ; je ne voudrais qu’une chose, faire ta volonté et non la mienne. J’écris ceci et je me demande : est-ce réellement bien vrai ? Est-ce que de la sorte je ne fais pas devant Toi des simagrées ? Aide-moi, aide-moi, aide-moi. » Mais il hésite toujours encore ; toujours le retient la crainte que lui fait éprouver le sort des autres ; toujours il redoute lui-même que son désir ne soit coupable et, penché en frissonnant au-dessus de sa propre âme, il écoute, pour savoir si un appel ne viendra pas de l’intérieur, ou un message d’en haut, qui « ordonnera » irrésistiblement, là où sa propre volonté hésite et tergiverse encore. Comme à genoux, en prière, devant la volonté insondable à laquelle il s’est abandonné et dans la sagesse de laquelle il a confiance, il confesse dans le Journal son anxiété et son inquiétude. Cette attente est comme une fièvre dans sa conscience enflammée ; cette auscultation de son cœur frissonnant est comme un tremblement de tout son être, et déjà il pense que le destin ne l’entend pas et qu’il est livré au pur hasard.
Alors, à l’heure juste et appropriée, une voix éclatante chante en lui, la voix antique de la légende : « Lève-toi, et redresse-toi, prends le manteau et le bâton du pèlerin. » Et il se ressaisit et il va au-devant de sa perfection.
LA FUITE VERS DIEU
« On ne peut s’approcher de Dieu que tout seul. »
Tolstoï, Journal.
Le 28 octobre 1910, il peut être six heures du matin ; entre les arbres pend encore l’obscurité complète de la nuit ; quelques silhouettes rôdent d’une étrange façon autour de la demeure seigneuriale d’Iasnaïa Poliana. Des clefs cliquettent, des portes grincent furtivement. Dans la paille de l’écurie, le cocher attelle les chevaux à la voiture, avec une précaution extrême pour ne faire aucun bruit ; dans deux pièces des ombres inquiètes ressemblent à des fantômes ; avec des lanternes sourdes semblables à des lampes de poche, elles saisissent à tâtons des paquets de toute espèce ; elles ouvrent des tiroirs et des armoires, puis elles se glissent entre des portes ouvertes sans bruit et elles trébuchent, en murmurant, à travers les racines boueuses du parc. Puis une voiture, évitant le chemin qui passe devant la maison, par derrière roule vers la porte du parc.
Qu’y a-t-il ? Des cambrioleurs ont-ils pénétré dans le château ? La police du tsar cerne-t-elle enfin l’habitation de l’écrivain si suspect, pour procéder à une perquisition ? Non, personne ne s’est introduit clandestinement dans la maison ; c’est seulement Léon Nicolaïewitsch Tolstoï qui, comme un voleur, accompagné uniquement de son médecin, s’évade de la prison de son existence. L’appel lui a été fait, un signe irrécusable et décisif. Encore une fois pendant la nuit il a surpris sa femme qui fouillait secrètement et hystériquement ses papiers et alors brusquement, dure et nerveuse comme l’acier, la résolution a surgi en lui de l’abandonner, elle « qui a abandonné son âme », de fuir n’importe où, vers Dieu, vers lui-même, en cherchant la mort qu’il lui faut, la mort qui est à sa mesure. Soudain, il a jeté un manteau sur sa chemise de nuit, il a coiffé une casquette grossière, il a mis ses souliers caoutchoutés, n’emportant de ses biens que ce dont l’esprit a besoin pour se communiquer aux hommes : le Journal, un crayon et une plume. A la gare il griffonne encore une lettre à sa femme et la lui envoie par le cocher : « J’ai fait ce que les vieillards de mon âge font d’ordinaire ; j’abandonne cette vie mondaine pour passer les derniers jours de ma vie dans la solitude et le silence. » Puis il monte dans le train, et, assis sur le banc crasseux d’un compartiment de troisième classe, enveloppé dans son manteau et accompagné seulement par son médecin, voici donc Léon Tolstoï qui prend la fuite pour être seul avec Dieu.
Mais ce n’est plus Léon Tolstoï qu’il se nomme. Comme autrefois Charles-Quint, souverain des deux mondes, déposa volontairement les insignes de la puissance pour s’enterrer dans le cercueil d’un monastère, Tolstoï a jeté derrière lui, outre son argent, sa maison et sa gloire, son propre nom ; il s’appelle maintenant T. Nicolaief, nom inventé de quelqu’un qui veut se donner une nouvelle vie et qui cherche une mort pure et juste. Enfin, tous les liens sont brisés ; maintenant il peut être le pèlerin qui va sur des routes étrangères, il peut être le serviteur de la doctrine et de la parole sincère. Au couvent de Schamardino il prend encore congé de sa sœur, l’abbesse : leurs deux silhouettes fragiles de vieillards sont assises ensemble au milieu de doux moines transfigurés par le repos et par les harmonies sonores de la solitude ; deux jours après arrive sa fille, l’enfant qui naquit dans la nuit de cette première fuite qui n’aboutit pas. Mais, ici aussi, dans cette retraite, il ne se sent pas à son aise ; il craint d’être reconnu, poursuivi et découvert, d’être encore une fois ramené dans cette existence trouble et fausse. Aussi, touché de nouveau par un doigt invisible, le trente et un octobre, à quatre heures du matin, il réveille soudain sa fille et insiste pour aller plus loin, n’importe où, en Bulgarie, au Caucase, à l’étranger, quelque part où la gloire et les hommes ne l’atteindront plus, où il trouvera enfin la solitude, où il se trouvera lui-même et où il trouvera Dieu.