Mais le redoutable adversaire de sa vie, de sa doctrine, la gloire, — ce démon fait pour le tourmenter et le tenter, — ne lâche pas encore sa victime. Le monde ne permet pas que « son » Tolstoï s’appartienne à lui-même, à sa volonté profonde et lucide. A peine le fugitif est-il assis dans son compartiment, la casquette profondément baissée sur le front, que déjà l’un des passagers a reconnu le grand maître ; déjà chacun le sait dans le train ; déjà le secret est trahi ; déjà à l’extérieur, à la porte du wagon, se pressent des hommes et des femmes, pour le voir. Les journaux qu’ils ont avec eux contiennent des articles d’une longueur de plusieurs colonnes sur l’animal précieux qui s’est enfui de sa geôle ; déjà il est trahi et cerné ; encore une fois, pour la dernière, la gloire barre à Tolstoï le chemin de la perfection. Les fils télégraphiques qui longent le train mugissant bourdonnent de dépêches ; toutes les stations sont averties par la police ; tous les employés sont mobilisés ; chez lui on commande déjà des trains spéciaux et les reporters, de Moscou, de Saint-Pétersbourg, de Nijni-Novgorod, de tous les quatre coins de la rose des vents, sont lancés sur sa piste, sur la piste du gibier fugitif. Le Saint-Synode envoie un prêtre pour saisir le repenti et soudain un monsieur étranger monte dans le train, et il passe sans cesse devant le compartiment, chaque fois avec un nouveau masque. C’est un détective : non, la gloire ne laisse pas échapper son prisonnier. Léon Tolstoï ne doit pas et ne peut pas être seul avec lui-même ; les hommes ne tolèrent pas qu’il s’appartienne et qu’il accomplisse sa sanctification.
Déjà il est entouré, déjà il est cerné, il n’y a pas de fourré dans lequel il puisse se jeter. Quand le train arrivera à la frontière, un employé le saluera en levant poliment son chapeau et lui refusera le passage ; partout où il cherchera le repos, la gloire viendra se camper en face de lui, large, et bruyante, avec ses mille voix ; non, il ne peut pas s’échapper, la griffe le tient bien. Mais voici que soudain sa fille remarque qu’un frisson glacé secoue le corps chenu de son père. Épuisé il s’appuie au dur banc de bois. La sueur sort par tous les pores de son être tremblant et elle dégoutte de son front. Une fièvre issue de son sang, la maladie, s’abat sur lui, — pour le sauver. Et déjà la mort lève son manteau sombre pour le cacher aux regards de ses persécuteurs.
A Astapowo, petite station du chemin de fer, il faut qu’on fasse halte ; le malade ne peut pas aller plus loin. Il n’y a aucune auberge, aucun hôtel, aucun palais pour le recevoir. Confus, le chef de station offre son bureau, dans la maison de bois à un étage du bâtiment du chemin de fer (depuis, c’est un lieu de pèlerinage pour le monde russe). On y conduit le vieillard, qui frissonne de froid, et soudain tout est bien réel de ce qu’il a rêvé : voici la petite chambre, basse et sentant le renfermé, pleine d’un air épais et de pauvreté. Voici le lit de fer, la lumière avare de la lampe à pétrole ; voici que cette fois sont bien loin le luxe et le confort, devant lesquels il a pris la fuite. A son agonie, à ses derniers moments, tout est exactement comme sa volonté la plus intime l’a voulu : pure, sans aucune scorie, par un auguste symbole, la mort obéit parfaitement à sa main d’artiste. En peu de jours s’élève l’édifice grandiose de ce trépas, auguste confirmation de sa doctrine, que l’envie des hommes ne pourra plus saper, ne pourra plus troubler et détruire, dans sa simplicité digne des temps primitifs.
C’est en vain que dehors, devant la porte fermée, haletante, les lèvres avides, la gloire est aux aguets, en vain que les reporters et les curieux, les espions, les policiers et les gendarmes, le prêtre envoyé par le Saint-Synode et les officiers désignés par le tsar lui-même se pressent et attendent ; leur tumulte criard et sans pudeur ne peut plus rien contre cette solitude suprême et irréfragable. Seule sa fille le veille, avec un ami et le médecin ; un amour humble et paisible l’entoure de silence. Sur la table de nuit est posé le petit carnet qui lui sert de Journal, — son porte-voix pour communiquer avec Dieu ! — mais les mains fiévreuses ne peuvent plus tenir le crayon. Aussi, les poumons haletants et la voix presque éteinte il dicte encore à sa fille ses dernières pensées ; il appelle Dieu « ce tout illimité dont l’homme se sent une partie limitée, sa manifestation dans la matière, le temps et l’espace », et il proclame que l’union de ces êtres terrestres avec la vie d’autres êtres ne s’opère que par l’amour. Deux jours avant sa mort, il tend encore tous ses sens pour saisir la vérité suprême, l’inaccessible vérité, puis peu à peu l’obscurité s’étend sur ce cerveau radieux.
Au dehors les hommes s’agitent, curieux et indiscrets. Il ne sent plus leur présence. Devant les fenêtres, humiliée par le repentir, à travers les larmes qui ruissellent de ses yeux, Sofia Andreïewna, sa femme, est là qui cherche à voir à l’intérieur, elle qui a été unie à lui pendant quarante-huit ans ; elle est là qui guette, pour tâcher d’apercevoir encore son visage, ne fût-ce que de loin : il ne la reconnaît plus. Les choses de la vie deviennent toujours plus étrangères à son regard, — le plus pénétrant de tous les regards humains ; le sang circule toujours plus noir et toujours plus lourd dans ses veines, qui se brisent. Dans la nuit du quatre novembre, il se ressaisit encore une fois et il soupire : « Mais les paysans, comment donc meurent les paysans ? » Cette immense vie se défend encore contre l’immense mort. Ce n’est que le sept novembre que le trépas atteint cet immortel. La tête auréolée de blanc s’affaisse dans les coussins, les yeux s’éteignent, — eux qui ont vu le monde avec une lucidité supérieure à toute autre. Et c’est alors seulement que l’impatient chercheur connaît enfin la vérité et le sens de toute vie.
POSTLUDE
« L’homme est mort, mais sa position par rapport à l’univers continue d’agir sur les hommes, et non seulement comme pendant sa vie, mais encore avec une force bien plus grande. Et son action s’étend dans la mesure de ce qu’il a eu de raison et d’amour, et, comme tout ce qui est vivant, elle s’accroît sans interruption et sans fin. »
Lettre de Tolstoï.
Maxime Gorki, un jour, a appelé Tolstoï « un homme humanité » : parole d’une vérité inégalable. Car c’est un homme comme nous tous, formé du même limon fragile et possédant les mêmes imperfections terrestres, mais les connaissant plus profondément et en souffrant plus douloureusement. Léon Tolstoï n’a pas été d’une espèce différente, ni plus haute que les autres esprits de son siècle. Seulement il a été plus homme que la plupart, plus moral, plus intense, plus lucide, plus éveillé et plus passionné, et, pour ainsi dire, une première épreuve, — plus nette — de cette forme primitive invisible élaborée dans l’atelier du créateur de l’univers.
Réaliser avec pureté et autant de perfection que possible, au milieu de notre monde mêlé, cette image de l’homme éternel, dont l’ébauche imprécise, quoique déjà souvent perceptible, est au fond de nous tous, telle est l’œuvre essentielle que Tolstoï assigne à sa vie, — œuvre qui ne pourra jamais être achevée ni se réaliser complètement et qui n’en est que deux fois plus héroïque. Il a cherché et formé l’homme dans son incarnation suprême, grâce à une incomparable sincérité de l’esprit. Il l’a cherché et interrogé dans le secret obscur de sa propre conscience, descendant à des profondeurs que l’on n’atteint qu’en se blessant soi-même. Avec une gravité implacable, avec une dureté impitoyable, lui, génie éthique exemplaire, il a fouillé son âme sans réserve aucune, pour dégager cette image primitive de sa croûte terrestre et pour montrer à toute l’humanité sa figure rendue plus noble et plus semblable à Dieu, comme le but des efforts de chacun. Sans jamais se reposer, jamais satisfait, n’accordant jamais à son art la joie innocente du simple jeu des formes, cet artiste qui n’a peur de rien travaille toute une existence à cette œuvre grandiose du perfectionnement de son moi par la représentation de ce moi. Depuis Gœthe, aucun poète ne nous a donné de pareille manière la révélation de lui-même et en même temps de l’homme éternel.
Mais ce n’est qu’en apparence que cette volonté de pureté et de connaissance qu’avait Léon Tolstoï a pris fin avec sa vie : toujours créatrice, sa figure héroïque continue d’agir dans le présent, elle qui est la dernière grande figure qui du siècle précédent soit entrée dans le nôtre. Il existe encore, témoins de son existence terrestre, de nombreux hommes qui ont regardé ses yeux pénétrants, qui ont touché sa main paternelle, et, pourtant, la vie de Léon Tolstoï est, aujourd’hui déjà, légendaire pour des générations et des générations, — nouveau mythe proclamant la puissance d’un amour fait d’humilité.