Le ton du grand monde est:

1o De traiter avec ironie tous les grands intérêts. Rien de plus naturel; autrefois les gens véritablement du grand monde ne pouvaient être profondément affectés par rien; ils n'en avaient pas le temps. Le séjour à la campagne change cela. D'ailleurs, c'est une position contre nature pour un Français que de se laisser voir admirant[136], c'est-à-dire inférieur, non seulement à ce qu'il admire, passe encore pour cela, mais même à son voisin, si ce voisin s'avise de se moquer de ce qu'il admire.

[136] L'admiration de mode, comme Hume vers 1775, ou Franklin en 1784, ne fait pas objection.

En Allemagne, en Italie, en Espagne, l'admiration est, au contraire, pleine de bonne foi et de bonheur; là l'admirant a orgueil de ses transports et plaint le siffleur: je ne dis pas le moqueur, c'est un rôle impossible dans des pays où le seul ridicule est de manquer la route du bonheur, et non l'imitation d'une certaine manière d'être. Dans le Midi, la méfiance et l'horreur d'être troublé dans des plaisirs vivement sentis met une admiration innée pour le luxe et la pompe. Voyez les cours de Madrid et de Naples, voyez une funzione à Cadix, cela va jusqu'au délire[137].

[137] Voyage en Espagne de M. Semple; il peint vrai, et l'on trouvera une description de la bataille de Trafalgar, entendue dans le lointain, qui laisse un souvenir.

2o Un Français se croit l'homme le plus malheureux et presque le plus ridicule s'il est obligé de passer son temps seul. Or, qu'est-ce que l'amour sans solitude?

3o Un homme passionné ne pense qu'à soi, un homme qui veut de la considération ne pense qu'à autrui; il y a plus: avant 1789, la sûreté individuelle ne se trouvait en France qu'en faisant partie d'un corps, la robe, par exemple[138], et étant protégé par les membres de ce corps. La pensée de votre voisin était donc partie intégrante et nécessaire de votre bonheur. Cela était encore plus vrai à la cour qu'à Paris. Il est facile de sentir combien ces habitudes, qui, à la vérité, perdent tous les jours de leur force, mais dont les Français ont encore pour un siècle, favorisent les grandes passions.

[138] Correspondance de Grimm, janvier 1783.

«M. le comte de N***, capitaine en survivance des gardes de Monsieur, piqué de ne plus trouver de place au balcon, le jour de l'ouverture de la nouvelle salle, s'avisa fort mal à propos de disputer la sienne à un honnête procureur; celui-ci, maître Pernot, ne voulut jamais désemparer.—Vous prenez ma place.—Je garde la mienne.—Et qui êtes-vous?—Je suis monsieur six francs… (c'est le prix de ces places). Et puis des mots plus vifs, des injures, des coups de coude. Le comte de N*** poussa l'indiscrétion au point de traiter le pauvre robin de voleur, et prit enfin sur lui d'ordonner au sergent de service de s'assurer de sa personne et de le conduire au corps de garde. Maître Pernot s'y rendit avec beaucoup de dignité, et n'en sortit que pour aller déposer sa plainte chez un commissaire. Le redoutable corps dont il a l'honneur d'être membre n'a jamais voulu consentir qu'il s'en désistât. L'affaire vient d'être jugée au parlement. M. de *** a été condamné à tous les dépens, à faire réparation au procureur, à lui payer deux mille écus de dommages et intérêts, applicables, de son consentement, aux pauvres prisonniers de la Conciergerie; de plus, il est enjoint très expressément audit comte de ne plus prétexter des ordres du roi pour troubler le spectacle, etc. Cette aventure a fait beaucoup de bruit, il s'y est mêlé de grands intérêts: toute la robe a cru être insultée par l'outrage fait à un homme de sa livrée, etc. M. de ***, pour faire oublier son aventure, est allé chercher des lauriers au camp de Saint-Roch. Il ne pouvait mieux faire, a-t-on dit, car on ne peut douter de son talent pour emporter les places de haute lutte.» Supposez un philosophe obscur au lieu de maître Pernot. Utilité du duel.

Grimm, troisième partie, tome II, p. 102.