«Halberstadt, 25 juin 1807… M. de Bulow cependant est bonnement et ouvertement amoureux de Mlle de Feltheim; il la suit partout et toujours, lui parle sans cesse, et très souvent la retient à dix pas de nous. Cette préférence ouverte choque la société, la rompt, et aux rives de la Seine passerait pour le comble de l'indécence. Les Allemands songent bien moins que nous à ce qui rompt la société, et l'indécence n'est presque qu'un mal de convention. Il y a cinq ans que M. de Bulow fait ainsi la cour à Mina, qu'il n'a pas pu épouser à cause de la guerre. Toutes les demoiselles de la société ont leur amant connu de tout le monde; mais aussi, parmi les Allemands de la connaissance de mon ami M. de Mermann, il n'en est pas un seul qui ne se soit marié par amour, savoir:

«Mermann, son frère George, M. de Voigt, M. de Lazing, etc. Il vient de m'en nommer une douzaine.

«La manière ouverte et passionnée dont tous ces amants font la cour à leurs maîtresses serait le comble de l'indécence, du ridicule et de la malhonnêteté en France.

«Mermann me disait ce soir, en revenant du Chasseur vert, que, de toutes les femmes de sa famille très nombreuse, il ne croyait pas qu'il y en eût une seule qui eût trompé son mari. Mettons qu'il se trompe de moitié, c'est encore un pays singulier.

«Sa proposition scabreuse à sa belle-sœur, Mme de Munichow, dont la famille va s'éteindre faute d'héritiers mâles et les biens très considérables retourner au prince, reçue avec froideur, mais «ne m'en reparlez jamais.»

«Il en dit quelque chose en termes très couverts à la céleste Philippine (qui vient d'obtenir le divorce contre son mari, qui voulait simplement la vendre au souverain); indignation non jouée, diminuée dans les termes au lieu d'être exagérée: «Vous n'avez donc plus d'estime du tout pour notre sexe? Je crois pour votre honneur que vous plaisantez.»

«Dans un voyage au Brocken avec cette vraiment belle femme, elle s'appuyait sur son épaule en dormant, ou feignant de dormir; un cahot la jette un peu sur lui, il lui serre la taille, elle se jette de l'autre côté de la voiture; il ne pense pas qu'elle soit inséductible, mais il croit qu'elle se tuerait le lendemain de sa faute. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'a aimée passionnément, qu'il en a été aimé de même, qu'ils se voyaient sans cesse et qu'elle est sans reproche; mais le soleil est bien pâle à Halberstadt, le gouvernement bien minutieux, et ces deux personnages bien froids. Dans leurs tête-à-tête les plus passionnés, Kant et Klopstock étaient toujours de la partie.

«Mermann me contait qu'un homme marié convaincu d'adultère peut être condamné par les tribunaux de Brunswick à dix ans de prison; la loi est tombée en désuétude, mais fait du moins que l'on ne plaisante point sur ces sortes d'affaires; la qualité d'homme à aventures galantes est bien loin d'être, comme en France, un avantage que l'on ne peut presque dénier en face à un mari sans l'insulter.

«Quelqu'un qui dirait à mon colonel ou à Ch… qu'ils n'ont plus de femmes depuis leur mariage en serait fort mal reçu.

«Il y a quelques années qu'une femme de ce pays, dans un retour de religion, dit à son mari, homme de la cour de Brunswick, qu'elle l'avait trompé six ans de suite. Ce mari, aussi sot que sa femme, alla conter le propos au duc; le galant fut obligé de donner sa démission de tous ses emplois et de quitter le pays dans les vingt-quatre heures, sur la menace du duc de faire agir les lois.»